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Mulholland Drive – Le film rêvé

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Comment évoquer avec justesse son film préféré ? Celui qui vous hante depuis des années maintenant, duquel vous n’êtes jamais véritablement revenu. En octobre 2001 arrive sur les écrans le nouveau film de David Lynch, réputé pour ses univers étranges, ses atmosphères à la fois langoureuses et inquiétantes et ses tendances à l’abstraction. Au Festival de Cannes, où il a été présenté plus tôt dans l’année, la déflagration fut totale : files d’attente rarement vues, fascination à son paroxysme, la Croisette est retournée. Mais un mois après les attentats du World Trade Center, avec lesquels le film résonne inexplicablement, le public ne trouve pas son compte dans ce récit complexe, inextricable et oppressant. Quelques vingt ans plus tard, Mulholland Drive, régulièrement cité comme le plus grand film du XXIème siècle à ce jour, a engendré un culte rare et précieux, une fascination toujours renouvelée et qui ne cesse de palpiter, de s’étendre, pour l’éternité probablement. Laissez-vous emporter, le film est désormais disponible sur Netflix.

8 Mai 2013. Durant les brèves vacances permises par le pont de l’Ascension, j’emporte avec moi le blu-ray de Mulholland Drive qui me fait de l’œil depuis quelques jours du haut de l‘étagère. Je ne connais pas bien David Lynch, si ce n’est de nom. Un cinéaste étrange paraît-il, qui rebuterait certains, en envoûterait d’autres. Je ne soupçonne pas encore l’expérience qui m’attend, et me lance ingénu dans ce monde inconnu. L’écran s’allume, je discerne des ombres, du mauve ; j’entends du jazz, des rires, une respiration ; voilà des surimpressions, du flou, puis une route, une musique, un accident… c’est fini, je suis entré dans un film dont je ne reviendrai plus. Je n’ai depuis jamais ressenti devant un écran l’émotion de ce jour de Mai.

Voir Mulholland Drive pour la première fois, c’est découvrir un dédale de sons et d’images uniques, de figures inquiétantes, drôles, déchirantes, c’est se perdre dans un monde à part, mystérieux, labyrinthique, s’abandonner à des émotions qui correspondent. C’est aussi, peut-être, se sentir floué, frustré par la complexité de l’univers et de l’intrigue. Car il est en effet très difficile de saisir tous les enjeux du récit au premier visionnage. En révéler trop sur l’intrigue serait entamer le mystère, le délicieux mystère de la première découverte.  Ce que je peux dire néanmoins, c’est que tout est là, devant nos yeux, et que pourtant nous ne voyons rien. L’illusion s’opère, le mystère nous prend et nous emporte. Revoir ensuite le film et le comprendre, voir devant soi les pièces se rassembler, prendre conscience de l’ampleur du récit, de la maîtrise totale de Lynch et de la perfection de cette œuvre hors du commun : un autre de ces délices que seul Mulholland Drive procure. La complexité n’est jamais vaine chez Lynch, elle découle simplement de l’histoire qu’il veut raconter. Tout fait sens, tout est en réalité limpide, à nous de savoir où regarder.  « On n’est pas obligé de comprendre pour aimer. Ce qu’il faut, c’est rêver. », affirme d’ailleurs le cinéaste. S’abandonner aux ambiances, se laisser porter par le mystère, bercer par le trouble. Il appartient à chacun de trouver ce qu’il a envie d’y voir, de percevoir dans cette histoire une logique propre, celle qui résonne dans le fond du cœur. Les ombres et lumières d’Hollywood ? Une histoire d’amour tragique ? Des rêves brisés ? Et bien d’autres choses encore, tout n’est qu’affaire d’interprétations. J’y vois personnellement une séparation tragique et la perte qui s’ensuit, de l’autre, de soi, la chute de celle qui a rêvé trop fort. À votre tour.

Dans Mulholland Drive, tout n’est qu’histoire d’images projetées, de rêves et d’illusions, donc de mise en scène. Les images respirent tant le cinéma qu’un aveugle saurait y percevoir la beauté. Alternant cadrages savamment composés et steadicams angoissantes, nuits américaines veloutées et travellings habités, Lynch manipule le spectateur et offre à son regard subjugué des images, des figures : une boîte bleue, des rideaux rouges, une perruque blonde, autant de signes qui charment et fascinent. Il cherche la mise en scène qui résonne à la fois dans l’instant et pour l’éternité. Grand art d’une mise en scène qui n’est avant tout que sensations, sensualisme, qui touche au secret de l’image, du cinéma. It feels correct. Le son, qui représente selon Lynch « au moins la moitié d’un film », n’a rarement été aussi subtilement travaillé. Il y a d’abord, évidemment, la musique d’Angelo Badalamenti. Que dire ? Si ce n’est qu’elle épouse avec grâce les contours mystérieux de l’œuvre, et qu’elle plonge tendrement dans l’émotion. Rares sont les thèmes qui emportent si loin, qui troublent et subjuguent, envoûtent des heures durant. Il y a ensuite les bruitages qui, sans en dévoiler trop, servent à la perfection le récit du film. Et puis il y a finalement ces nappes sonores enivrantes, légèrement dissonantes, typiquement lynchiennes, qui s’enchâssent, s’entremêlent, et participent de cette atmosphère pesante, de ce mystère entêtant. Ce grand art du son, qui fait aussi le magnétisme des images et la force du grand cinéma. La science du montage enfin, qui fait du cinéma ce qu’il est, et qui travaille dans le temps le son et l’image. Cet art de la coupe juste, au bon moment, qui fait durer le plan inhabituellement longtemps, le temps que l’étrangeté s’installe. Cette force symbolique du rapprochement de deux images, qui avec elles rapprochent peut-être deux temps, deux personnages, deux réalités. L’image et le son qui flottent dans le temps, voilà tout ce que promet le montage de Mulholland Drive : la simplicité, la précision, le déchirement. Un téléphone et une sonnerie ne parurent jamais si tragiques.

Il est souvent dit de Lynch qu’il est le cinéaste de l’inconscient : on ne saurait être plus juste. Ce qu’il parvient à instaurer de malaise, d’inquiétante étrangeté et d’angoisse est proprement sidérant. Sa capacité à rentrer dans la tête du spectateur, puis dans son cœur, est inégalée. On y passe du rire aux larmes, des larmes à l’effroi, à la sidération. En témoigne la scène du club Silencio, si belle, si intense qu’il n’y a pas de mots pour la décrire. Il n’y a qu’à se laisser porter, envoûter par ces songes qui se démultiplient, cette illusion qui se déplie. Quelque chose dans cette scène touche au cœur du cinéma, comme si le siècle ne s’était écoulé que pour l’accoucher. De l’émotion à ne plus savoir qu’en faire, où la ranger. L’inquiétante étrangeté, la beauté, les larmes et l’amour éternel : tout ce que le cinéma peut offrir de plus profond, de plus précieux. Ne serait-ce que pour ce moment d’éternité, où les images semblent parler à l’âme en secret, Mulholland Drive est un voyage inoubliable.

Ruban de Möbius, expérience de cinéma pur, Mulholland Drive est le film rêvé, parfait à ne plus savoir qu’en dire, de ces rêves qui n’arrivent qu’une fois et qu’on ne peut oublier. Une nuit dont on ne se réveille plus, recueil des pires cauchemars et des plus beaux fantasmes. Vous y trouverez à la fois la plus belle scène d’amour et le plus fou jump-scare, les sourires les plus tendres et les regards les plus tristes. Le plus bel objet de cette admirable illusion qu’on appelle cinéma. Alors au lieu d’en parler encore des éternités durant, peut-être nous faut-il simplement remettre le film au début, ou plutôt à la fin : lumière, silencio.

                                                       “This is the girl.”

 

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