Cinéma

Un autre monde – Jacques a dit

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Avec Un autre monde, Stéphane Brizé émet une critique franche et cinglante du capitalisme qui s’inscrit dans la logique de son œuvre, au centre de laquelle il place le travail. Brizé n’hésite pas à user des talents de caméléon de Vincent Lindon qui enfile successivement la tenue d’un demandeur d’emploi désarmé dans La loi du marché, puis celle d’un manifestant révolté dans En guerre et enfin celle d’un cadre d’entreprise impuissant dans Un autre monde. Il y raconte comment la logique capitaliste supplante toute humanité et nous emmène vers un autre monde, affligeant et abominablement réaliste, bien loin de celui dont rêvait Téléphone.

Un autre monde raconte l’histoire d’un drame professionnel, familial et humain. Philippe Lemesle est le parfait cadre dynamique dont rêverait tout groupe industriel. Jusqu’à lors, il a offert ses meilleurs services à la boîte qui lui exprime ouvertement sa reconnaissance et sa satisfaction. De l’autre côté du spectre, ce cadre dont les responsabilités s’accroissent dangereusement incarne un mari et un père loin d’être exemplaire. Peu présent, constamment soumis à une pression dévorante, Monsieur Lemesle perd de son humanité et agit comme un pantin pour répondre à des logiques de profit, de croissance et d’enrichissement des plus riches. Un autre monde décrit la tension croissante au sein d’une entreprise et d’une famille, qui, chacune, subit à sa manière l’incohérence d’un système cruel dont Lemesle est pourtant l’un des bras armés. Il finit par ne plus comprendre les règles d’un jeu dont il est le meilleur pion lorsque ses supérieurs veulent lui imposer de se séparer de 58 de ses employés dans le cadre d’un plan social. L’objectif de ce plan est de rassurer les actionnaires. On est donc ici face à un choix qui réduit le sort de 58 travailleurs acharnés et impliqués, dont la vie à la fois professionnelle et personnelle risque d’être bouleversée par la mesure, à une forme de rançon pour acheter la confiance des actionnaires.

Animé par un sentiment d’injustice et une volonté de sauver les gens avec lesquels il travaille d’un potentiel renvoi, Lemesle tentera du mieux qu’il peut d’éviter ce plan social. Ce n’est malheureusement pas chose facile quand on a de telles responsabilités et qu’on subit une telle pression de la part de « ceux du haut ». Cette pression, Lemesle la subit non seulement au travail mais aussi à la maison. Sandrine Kiberlain interprète très justement Anne, la femme de Lemesle, qu’elle accuse de lui avoir fait vivre un enfer à cause de son travail durant leurs dernières années de vie commune. En plein divorce, le couple est en plus confronté à une autre terrible réalité : celle d’un enfant malade qui perd peu à peu la tête. Ces parenthèses sur la vie intime de Lemesle sont un écho à l’effet néfaste du travail et du capitalisme sur la vie d’hommes et de femmes qui se retrouvent esclaves d’un système absurde qui les empêche de s’épanouir.

À mon sens, cette absurdité est particulièrement mise en valeur par l’état de santé de Lucas, le fils d’Anne et de Philippe. Celui-ci a des comportements totalement incohérents, un peu fous, et malgré son état il ne pense qu’à une chose : bien faire ses devoirs – dans une chambre d’hôpital – pour être sûr de réussir ses examens et être libre de travailler où il le souhaite ensuite. La conclusion que j’en tire est la suivante : même dans un moment de détresse la plus totale, nous sommes donc réduits à ne penser qu’au travail et à ses bienfaits, vantés par la société dans laquelle nous vivons. Plus encore, la métaphore du pantin est présente tout au long du film puisque Lucas pratique à l’hôpital une activité qui consiste à faire marcher consciencieusement un pantin qu’il tient et contrôle avec des ficelles. Des parallèles sont ainsi dressés de manière récurrente entre un Philippe Lemesle aliéné par des supérieurs en quête de profit et un pauvre pantin en bois qui s’exécute à mesure qu’on tire ses ficelles.

C’est donc cette tension, presque cette lourdeur permanente qui tient le spectateur en haleine tout au long du film puisque jusqu’au bout, on ne sait pas dans quelle mesure Monsieur Lemesle osera défier le capitalisme pour sauver d’une part ses employés et d’autre part ce qui lui reste d’humanité.

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