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The Leftovers : deuil, délire et dépression

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Pour ceux qui sont comme moi tombés amoureux de la série Lost, il reste un débat qui ne sera sans doute jamais résolu : la fin vous a-t-elle satisfaite? L’absence manifeste d’explication a laissé un goût amer dans la bouche de certains, d’autres s’en sont contentés, et l’homme qui se cache derrière ce débat est Damon Lindelof, le showrunner de la série. Cinq ans après la fin de Lost, il revient pour une autre série qui cette fois ne pourra pas contenter les deux clans : il faut préférer les questions aux réponses, le mystère à l’explication. The Leftovers est sans aucun doute ma série préférée.

Imaginez un peu. En une fraction de seconde, 2% de l’humanité disparaît, se volatilise, sans que personne ne s’y attende. Le critère de sélection semble totalement aléatoire, sans aucune cohérence particulière. Trois ans après the Sudden Departure, la société s’en est remise, mais personne n’en est sorti indemne. Tout le monde a au moins perdu un ami, une connaissance ou un parent, voire plusieurs… et il n’y a pas d’explication, pas de réponse aux questions que tout le monde se pose : pourquoi, pourquoi eux, pourquoi pas moi?

On suit Kevin Garvey (Justin Theroux), chef de la police de la petite ville de Mapleton, et honnêtement, il ne va pas bien. Sa femme (Amy Brenneman) est partie pour rejoindre une mystérieuse secte qui refuse de laisser les gens oublier les événements du 14 octobre, son fils (Chris Zylka) vit dans le giron d’un gourou qui prétend pouvoir absorber la souffrance de ceux qu’il étreint, enfin, sa fille (Margaret Qualley, vue dans le dernier Tarantino) fait globalement la gueule toute la journée. Au départ, Kevin est un brave type complètement paumé qui sans avoir perdu directement quelqu’un, ressent directement la catastrophe.

En effet, le monde continue de tourner mais beaucoup d’individus ont perdu foi en lui, la masse s’en est remise mais individuellement, personne n’en est sorti indemne, à quoi bon continuer à jouer le jeu si tout peut s’arrêter en un instant? On préfère tous un semblant d’explication irrationnelle à la réalité crue de l’absence d’explication. Plusieurs sectes se développent, et elles, au moins, ont un but. Patti Levin dirige celle des hommes en blanc : ils fument tout le temps et ne parlent jamais. Elle est l’incarnation et la voix de la part d’irrationnel qui se cache au fond de nous, une mamie méchante mais vraie, un bourreau qui nous achève et dont les armes sont nos doutes les plus profonds.

Le cadre est posé, celui d’une dépression lancinante généralisée. Cette série n’est pas joyeuse, elle n’est pas faite pour cela. On y parle de religion, de sens mais surtout de deuil. On suit ceux qui sont restés, pas ceux qui sont partis, et très vite on ne cherche plus vraiment à percer le mystère de cette disparition, on y plonge en se disant : si cela devait arriver, comment est-ce que je réagirais ? Les sentiments sont exacerbés, la société en perte de repères ne peut plus les contenir.

Damon Lindelof, aidé par Tom Perrota, auteur du roman Les Disparus de Mapleton, a créé un objet cinématographique inédit et unique. Il faut tout de suite prévenir celui qui voudrait tenter l’expérience, on parle ici d’une immense série sur la tristesse, l’amour, l’absence et la mort. Pas fun, c’est sûr, mais on remercie HBO d’avoir financé ce projet un peu fou. Les épisodes sont lents, la narration n’est pas régulière. On croit d’abord suivre un personnage par épisode comme c’était le cas dans Lost, mais cette structure est vite dépassée. Plus rien n’est structurée dans cette société, pourquoi la narration le serait? La série suit une dizaine de personnages qui se croisent, se parlent et se fuient. On se reconnaît plus ou moins dans chacun d’eux, on partage leurs doutes, on court après leurs chimères.

Outre la famille Garvey, il y a aussi Nora Durst (Carrie Coon) et son frère Matt Jamison (Christopher Eccleston) qui est le révérend d’une petite église. Ce dernier passe la plupart de son temps à s’occuper de sa femme Mary, handicapée depuis le jour du grand départ après qu’une voiture ayant « perdu » son conducteur les a percutés, il incarne la part de mystique qui se cache en chacun de nous, lui choisi d’y croire jusqu’au bout. Quant à Nora, elle est simplement phénoménale, aussi forte que faible, pétrie d’ambiguïtés et de contradictions indépassables affleurant en elle depuis qu’elle a vu disparaître ses deux enfants et son mari à la table d’un petit-déjeuner pas comme les autres. C’est certainement un des meilleurs personnages qui m’ait été donné de voir dans une série. Le couple qu’elle va venir former avec Kevin pose toutes les questions qu’on a pu ressentir en nous sans pouvoir mettre de mots dessus.

Chaque épisode est construit pour apporter une légère évolution dans la psychologie des personnages et voir la manière dont ils vont réagir dans un moment qui apparaît comme la clé de voûte de l’épisode. On le reconnaît facilement par la musique de Max Richter, lui qui a composé pour la série un thème lacrymal qui n’épargne personne. Celui-ci revient au moins une fois par épisode dans ce moment où les émotions contenues jusqu’ici peuvent enfin être libérées. Si certains épisodes peuvent parfois s’étirer, c’est en fait pour mieux construire la suite d’événements qui va aboutir à ce moment de grâce. Une narration profondément originale d’une grande délicatesse.

La bande originale est presque un personnage à part entière tant elle est présente, diverse marquante et signifiante, un méta-personnage très ambigu. Elle ne laisse personne indifférent, la plupart des scènes sont construites avec elle. Tour de force de Max Richter, on reconnaît en lui un peu de Philip Glass, des mélodies minimalistes, répétitives et délicates qui viennent directement participer aux dialogues silencieux qui composent de nombreuses scènes de la série.

Cette série est sans compromis, je pense que vous l’avez déjà compris, on l’adule ou on se fait chier. On choisit de suivre tous ces personnages jusqu’au fond de leurs doutes, de suivre Damon Lindelof dans son exploration de la tristesse humaine, ou bien on en sort tout de suite, tout simplement. Cette série pose des questions sur nous tous, des questions qu’on se pose depuis toujours, et ne prétend pas vraiment pouvoir y répondre. On ne résout pas le le deuil, on ne peut que l’explorer et tenter de le surmonter. Le veut-on vraiment?

La série comporte trois saisons résolument différentes. La première partie du triptyque est une approche, une première ébauche pour mieux cerner la psychologie de personnages d’une complexité réaliste. Sur cette base bien posée, la deuxième saison peut composer de nouvelles évolutions en introduisant une autre famille. Cette partie est sans aucun doute le joyau de la série, on y explore la folie de tous les personnages avec la question de savoir jusqu’où on peut accepter celle de quelqu’un qui nous est cher. L’amour peut-il surmonter la mort? La troisième et dernière saison plonge directement dans cette folie, le délire est assumé avec un jusqu’au-boutisme rare. On explore le monde des morts et des disparus, science et croyance se confrontent, comment faire le bon choix?

Je vous préviens, si vous tentez l’expérience, vous rencontrerez Dieu, des prophètes, des sectes mutiques et des schizophrènes. On tire sur des chiens errants, on jette une petite fille dans un puit (c’est elle qui le voulait), on assiste à quelques explosions nucléaires et on se suicide, plusieurs fois. Ce n’est pas rien. Et pourtant. La fin de la série est comme un Lost consommé, encore plus fou mais encore plus beau. Faut-il forcément avoir une explication quand il n’y en a pas? Cette série est musicale, triste et magnifique. Amateur de mélancolie, je vous convie de tout cœur dans cette plongée hallucinée.

The Leftovers, de Damon Lindelof. Avec Justin Theroux, Amy Brenneman, Christopher Eccleston. Disponible sur Canal VOD.

 

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