Cinéma

Taxi Driver – Troubles trottoirs

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“June 30th.”

Cannes 1976. Le soleil bat sur la Croisette tandis que vient s’échouer sur les plages le dernier film de Martin Scorsese, jeune cinéaste en vogue, dont la nuit new-yorkaise semble bien éloignée des tranquillités cannoises. Et pour cause, si Taxi Driver se voit effectivement récompensé par la Palme d’Or, ce prix suscite pour le moins l’incompréhension, les festivaliers à l’indignation facile déplorant en particulier la soi-disant consécration de la violence sur grand-écran. Comme à l’accoutumée, le temps sut faire son affaire. Que dire qui n’ait pas été dit ? Qu’écrire qui n’ait pas été écrit ? Désormais considéré comme l’un des piliers du cinéma américain, Taxi Driver est de ces passages obligés qui jalonnent le parcours cinéphile, que tout le monde adule et qui pourtant semble échapper à tous. Car s’il continue d’arpenter irrésistiblement les routes du cinéma, c’est que le film renferme quelque chose de profondément trouble, une fièvre qui n’en finit pas de s’épuiser, et qu’il faut savoir épouser, deux heures durant, si l’on souhaite intimement sentir ce que ce grand œuvre recèle. Se laisser prendre par la nuit, porter par le bitume, redevenir étranger au monde, à soi, voilà tout le voyage que promet cette illustre palme, toute l’errance que présage cette nuit scorsesienne.

 “Anytime. Anywhere.”

Taxi Driver marque d’abord la rencontre de trois hommes : Martin Scorsese, Robert De Niro, et Paul Schrader. Paul Schrader au script, Martin Scorsese derrière la caméra, et Robert De Niro devant. Trois hommes et pourtant une commune expérience, de la solitude, de la déambulation new-yorkaise, que beaucoup semble avoir partagée, que chacun semble pouvoir reconnaître. Au début des années 70, tandis que Paul Schrader est un accoutumé de l’errance et fréquente ordinairement l’infréquentable, il découvre deux romans d’envergure qu’il ne cesse de lire et relire : L’Étranger de Camus et La Nausée de Sartre ; le script de Taxi Driver en découlera rapidement, tout infusé. L’incipit est a priori sommaire, bien qu’il recèle moult fêlures : Travis Bickle, jeune américain de 26 ans réformé de la guerre du Vietnam, ne dort plus la nuit. Il cherche dès lors à occuper ses errances en acceptant un poste de chauffeur de taxi, de sorte qu’il puisse travailler n’importe où, n’importe quand, du moment qu’avec le bitume partent les idées noires. Pendant des mois et des nuits, il arpentera les routes new-yorkaises, sans but et sans envie, approchant toujours plus près certains tréfonds bientôt irrémédiables.

Travis Bickle. Un nom qui résonne étrangement, à la fois romantique et vulgaire, charmant et presque rustre. Quelque chose d’une contradiction sonore, et qui dès le départ annonce le trouble d’un homme au paradoxe sûr, à l’aliénation toujours revigorée. Il est précisément le point concourant du héros camusien et de la nausée sartrienne, à l’équilibre entre le mal-être constant et le laisser-aller conscient, quelque chose d’une submersion nuitée toute emmêlée de fatigue. Mais la grande originalité de ce personnage, le secret qu’il laisse filtrer à demi-mots, c’est que l’aliénation en question n’est pas subie, elle est souhaitée, presque accueillie. Travis, tout solitaire et désaxé qu’il est, semble choisir lui-même sa perdition, s’y complaire aveuglément. Est habituellement reprise la métaphore du cercueil pour évoquer Taxi Driver : cercueil de métal, impassible, oppressant, et dont Travis serait prisonnier. Mais on ne saurait s’y tromper : si prison il y a, Travis ne semble pas vouloir en sortir, il en apprécierait presque les contours. Un vide vient indubitablement l’absorber de l’intérieur, à ceci près que Travis paraît se laisser ronger. La violence qui s’ensuivra n’est pas nouvelle, elle est archaïque, sous-jacente.

“Thank God for the rain.”

À toute pièce son théâtre, à toute histoire sa scène : New-York, hydre qui semble elle-même devenir personnage, avale le monde entier et le recrache sur le bitume. C’est elle qui s’engouffre en premier dans le vide de Travis, elle qui fait sienne ce trou noir, y vient inoculer quelque chose d’une crasse indélébile. Mais c’est à ne pas s’y tromper : la ville est vue par Travis, et comme filmée par lui. Jamais il n’est bêtement affirmé que la ville est une abomination, dont la saleté contamine tout ce qui bouge et pervertit les choses humaines. Il est d’ailleurs montré, le temps de quelques plans lumineux, New-York bien plus ensoleillée, enchanteresse, libre et colorée. Mais Travis n’a que faire de la couleur naturelle, il lui préfère celle des néons de nuit, des feux de signalisation, des lampadaires. Le monde n’est perçu que de l’intérieur du taxi, regard floué par la pluie suintant sur le pare-brise. Il ne perçoit que la crasse, la souillure, attend désespérément la pluie qui vienne laver les trottoirs. De l’asphyxie, de l’étouffement, à ne plus savoir où respirer. New-York dangereuse, violente, perdue.

“I got some bad ideas in my head…”

Et c’est la grande idée de Taxi Driver, qui traverse en réalité toute la carrière de Scorsese, fait à la fois toute sa grandeur et sa finesse : la question du point de vue. Jamais le cinéaste ne cherche la posture facile, la moralisation gentillette et le jugement prétentieux : regardez plutôt Le Loup de Wall Street, et appréciez le regard de Scorsese qui précisément ne prend pas parti, et laisse le spectateur libre de s’extasier ou de se désoler du spectacle. De la même manière dans Taxi Driver, et plus insidieusement encore, Scorsese s’invite dans la tête du personnage, et semble comme pactiser avec lui, ou du moins inviter au pacte, de sorte que l’identification avec le personnage soit poussée à son plus haut degré de trouble. Trouble d’une identité qui vient se confondre à celle pour le moins élusive de Travis, dont personne ne saurait partager les rancœurs, les inimitiés, les complaintes, ou du moins les assumer si frontalement. Le choix d’un tel point de vue empêche tout jugement hâtif : point de hauteur, point de recul, le regard et le regard seul, d’un personnage qui subit en même temps qu’il sévit. Le script de Paul Schrader jouait déjà originellement des ambiguïtés, en donnant d’abord la parole à Travis lui-même par le biais de la voix-off, à ses doutes, ses aspérités, ses confusions ; en faisant ensuite dialoguer conceptuellement la bête et le héros lors d’un happy-end marquant, qui eut été presque insatisfaisant s’il n’avait pas laissé poindre un si délicieux trouble, une inquiétante étrangeté. Renversement des valeurs ? Pas exactement. Il serait plus approprié d’évoquer une confusion des valeurs, qui somme toute semblent n’être qu’affaire de point de vue. C’est là toute la force et la finesse de ce Taxi Driver, véritable marécage moral.

Mais plus encore que son brio d’écriture, le grand génie de Scorsese est de plonger intensément dans le cinéma, d’user de tous les artifices cinématographiques pour faire vibrer la fièvre : c’est le recours à la mise en scène émotionnelle. Il ne s’agit pas d’illustrer figurativement ou symboliquement les états du personnage, mais de les incarner cinématographiquement. Chaque cadrage, chaque plan, chaque seconde de chaque mouvement, tout concourt à la fixation sur grand écran d’un esprit torturé, tortueux, d’un désordre mental que rien ne semble plus pouvoir arrêter. Une caméra qui tremble, un cadre légèrement désaxé, un zoom abrupt sur un verre d’aspirine, et c’est autant d’évocations presque sensorielles du trouble, de l’ébullition, de l’aliénation. Car la caméra est en définitive la seule qui comprenne véritablement Travis, qui sache épouser ses traumas et accompagner ses gestes ; en se retranchant dans son esprit, elle vient saisir ses angoisses et figer ses douleurs. Dès le générique, Scorsese semble faire pleurer les couleurs. Derrière le pare-brise, tout embué par la pluie, les couleurs saturent, contrastent, se dispersent, se confondent, et c’est paradoxalement le noir qui paraît envahir l’écran, et le vide avec lui, comme s’il aspirait la vie, la ville et tout ce qu’elle charrie. On ne saurait être dès les premières secondes plus raccord avec son sujet.

Le montage de Thelma Schoonmaker – fidèle acolyte scorsesienne – accentue les impressions laissées sur pellicule par le cinéaste, les malaises, les étrangetés. Faisant la part-belle aux ruptures, à la coupe légèrement dissonante, au jeu de l’accélération et du ralenti, le montage mime le désordre intérieur, stigmatise les élans, qu’ils soient de violence ou de romantisme, comme le personnage les stigmatise lui-même dès l’instant qu’il les vit. Montage qui frise l’expérimental, flirte avec les instincts classiques, et qui donc navigue en eaux troubles. À cela vient s’ajouter l’entêtante musique de Bernard Hermann – dernière composition du grand maître habituellement hitchcockien – qui vient parfaitement saisir les confusions, les paradoxes, qui tantôt s’enlise, tantôt se retire, s’apaise, se romantise, se ravage. Des notes de saxophone auxquelles personne ne pourrait sciemment résister, et dont la beauté obsède encore les heures suivant le rallumage des lumières.

“There’s no escape.”

Taxi Driver est un film-monde, duquel on ne revient jamais vraiment, auquel on ne peut réchapper. Tout, de la mise en scène, des couleurs, du montage, de la musique, tout, tout dans le regard, tout dans la tête, tout dans le cinéma. L’âpreté de son imagerie, la violence qu’il met en jeu, difficile de convoquer plus tristes tropiques. Car Scorsese semble s’aventurer dans le fond du 7ème art, aux sources de ses eaux troubles : le regard et l’émotion. Regarder et sentir le regard, ce qu’il charrie de sentiments, de malaises, de démons ; venir coller à l’épiderme blafard de la solitude. Nous sommes tous dépositaires d’un regard propre, semble nous dire Scorsese, l’important est de savoir le questionner, car à trop s’y complaire, à trop l’épouser, la fièvre peut mener vers des abîmes qu’on ne pensait pas approcher. Et quoi de plus beau que le cinéma pour interroger le regard ? Car in fine, lui seul semble pouvoir si sensuellement s’aventurer en terres marécageuses, au pays des troubles trottoirs.

Luca Mongai
Rédacteur en chef de la Cinémat'HEC pour l'année 2021-2022.

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