Cinéma

Adults in the room : le retour du cinéma politique de Costa-Gavras

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Costa-Gavras revient dans Adults in the room, un thriller politique retraçant un bref épisode de la carrière politique de Yánis Varoufákis, ministre des Finances d’Alexis Tsípras, depuis les élections du 27 janvier 2015 jusqu’à sa démission au lendemain du référendum du 5 juillet. A travers le portrait d’un homme politique unique en son genre, le réalisateur signe un film à charge sur les instances européennes et leur gestion de la crise grecque.

Le cinéaste prend le parti de ne pas simplement évoquer les négociations de 2015, mais de les représenter sans ambiguïté, à la manière d’un documentaire. On pourra ainsi découvrir les principaux protagonistes de ces négociations que sont Michel Sapin, Alexis Tsípras, Christine Lagarde, Wolfgang Schäuble ou encore Jeroen Dijsselbloem incarnés aussi fidèlement que possible par des acteurs impeccables. Un autre choix du réalisateur consiste à ne pas centrer son film sur les négociations, mais sur le personnage de Yánis, dont les idéaux et les ambitions pour son peuple se heurtent non seulement à la froide réalité des négociations mais aussi aux différents calculs politiques et aux relations de pouvoir. Costa-Gavras accorde une attention particulière à ces dernières afin que les différents coups bas et manipulations politiques jettent un éclairage nouveau sur les images de visites officielles et les différents communiqués de presse. Toutes les discussions entre les protagonistes ne sont ainsi que jeu d’influence, rapports de force, et bluff.

Cet ancrage dans le réel sert une œuvre engagée comme on en fait malheureusement trop peu. Costa Gavras critique ainsi la technocratie européenne et ses abus de pouvoir, l’absence de réelles négociations, la Grèce étant mise d’emblée face à un ultimatum : accepter le « MoU » (plan d’austérité) ou quitter l’union européenne. Ses personnages fraîchement élus ont beau tirer leur légitimité de leur peuple, ceci n’est absolument pas pris en compte dans des négociations où seule l’expérience du monde politique est reconnue. Le réalisateur arrive à faire ressentir l’impasse dans laquelle peut se sentir le personnage principal, et associe l’absence d’écoute des institutions européennes pour les aspirations des populations à du mépris pour les principes démocratiques. Cette déconnexion du système est retranscrite par le fait que le peuple grec n’est jamais vu à l’image, à l’exception de quelques rares scènes. Le film ne craint pas de conclure par un message fort et affirmé, évitant tout misérabilisme.

Le cinéaste sait mettre au service de son message tout son talent de metteur en scène : il applique parfaitement le « show don’t tell » notamment pour les relations de pouvoir. A titre d’exemple, le pouvoir presque totalitaire qu’il reproche à Angela Merkel d’avoir sur l’union européenne est représenté par le fait qu’elle n’apparaît pas à l’écran. Son absence visuelle augmente son aura et symbolise la force du pouvoir qu’elle incarne. Malgré un ancrage et une réalisation qui souhaitent coller le plus possible au réel, Costa-Gavras s’autorise de rares scènes uniquement métaphoriques (notamment la brillante scène de conclusion) qui renforcent parfaitement son propos. Ce film est de plus porté par une bande son aux petits oignons : Alexandre Desplat (oscarisé pour The Grand Budapest Hotel et La forme de l’eau) mêle tension permanente et sonorités évoquant la Grèce dans une musique discrète mais omniprésente.

Cependant un problème majeur vient noircir le tableau. Costa-Gavras, dans sa volonté de dénoncer le manque de démocratie des instances européennes et les calculs politiques trahissant le peuple, semble se perdre dans son propos. Il tombe ainsi dans l’écueil d’un certain manichéisme, Yánis étant représenté comme un homme constructif, ouvert aux compromis et aux concessions, œuvrant pour le bien commun contre une union européenne diabolique, absurde, n’étant animée que par une envie d’humilier la Grèce sans raison apparente. Il omet ainsi de souligner que l’attitude des instances européennes, aussi imparfaites soient-elles, était motivée par l’envie de sanctionner les manquements des gouvernements grecs successifs, qui rappelons-le s’étaient endettés à outrance et avaient falsifiés les comptes publics. Le calcul des puissances européennes avait pour but de crédibiliser la zone euro, et cela passait à leur sens par la sanction de la Grèce. À tort ou à raison, c’est là un autre débat, cependant en omettant de mieux exposer les intérêts et les motivations des instances européennes le cinéaste ne traite l’enjeu économique que partiellement et affaiblit ainsi son propos. Est-ce un manque de maîtrise des aspects économiques de son sujet ou une malhonnêteté intellectuelle de sa part ? Chacun sera juge.

Costa-Gavras signe une œuvre engagée sur le non-respect des valeurs démocratiques par les instances européennes tout en dépeignant parfaitement le monde politique, malgré un traitement partiel et partial des enjeux économiques.  À voir sans hésiter donc, mais tout en gardant un esprit critique.

Adults in the room, de Costa-Gavras. Avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis, Josiane Pinso, Ulrich Tukur. Sortie le 6/11/2019

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