Cinéma

La belle époque : temps retrouvé, temps réinventé

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Après s’être essayé à la réalisation dans Monsieur et Madame Adelman, Nicolas Bedos se saisit à nouveau de la caméra pour un voyage dans le temps et le cinéma. Cette fois, l’acteur fait entièrement place au réalisateur, l’ancien dramaturge se retranchant de l’autre côté de l’objectif, ce qui lui permet de se consacrer pleinement à l’écriture et à la mise en scène. Si Monsieur et Madame Adelman mêlait une envie débordante aux imperfections logiques pour un premier film, Nicolas Bedos nous livre ici une proposition tout aussi inspirée et très maîtrisée.

Si La Belle époque mérite d’être salué, c’est avant tout pour la qualité de son écriture, qui surprend d’autant plus que l’idée du film est difficile à mettre en mots. Nicolas Bedos nous fait suivre le parcours de Victor, soixantenaire dépassé par la frénésie d’un monde qu’il ne comprend plus. Méprisé par sa femme, qui tente de son côté de suivre le flux, il est contacté par Antoine et sa société qui lui proposent de revivre l’époque de son choix, recréée de toute pièce dans un studio prévu à cet effet. Victor choisit alors de revivre la soirée de sa rencontre avec sa femme, qui sera interprétée par Margaux, l’amante tourmentée d’Antoine. Dès lors, le récit et la mise en scène brouillent les temporalités et les rôles joués par les personnages, ceux-ci ne cessant de sortir du cadre strict de la scène avant d’y revenir.

Malgré toute l’ambition de la narration, le film ne nous laisse aucunement une impression de confusion. Le montage permet de raccorder de façon très nette les sauts continus de la fiction à la réalité, ces dernières s’unissant dans une symphonie enivrante. Ceci, au-delà du besoin de clarté, participe à la beauté du propos. La Belle époque ne verse en effet pas dans une nostalgie qui se complaît dans l’évocation mélancolique du passé. Victor prend un malin plaisir à briser la mise en scène pour commenter, corriger et improviser, ce sans rompre la magie de la scène qui s’enrichit de ces apports et de la vitalité des protagonistes. Cette énergie créatrice rompt avec le cadre pointilleux posé par Antoine, bien trop rigide, et fait la part belle à l’inspiration plutôt qu’à une reproduction à l’identique. A plusieurs reprises, Victor réclame à l’équipe d’Antoine de changer la configuration de la scène, bien plus ému par l’énergie de l’expérience que par la nostalgie du passé, ce qui prépare le terrain pour la scène finale.

A cet égard, le choix de Daniel Auteuil, bien qu’il n’ait pas été retenu directement par le réalisateur, tombe sous le sens. Bien que presque septuagénaire, l’acteur conserve une forme de candeur qu’il mobilise parfaitement ici. Alors qu’il nous apparaît d’abord comme extrêmement austère et refermé sur ses repères du passé, Victor se révèle progressivement être animé par un réel enthousiasme et un élan créatif tout à fait inattendus. Ces yeux pétillent d’une joie d’enfant lorsqu’il redécouvre le décor de sa rencontre avec sa femme et il trépigne d’impatience lorsqu’il parcourt les différents décors avec Margaux. Il fait même preuve d’une certaine irrévérence par moment en se replongeant dans la libération des mœurs de sa génération : sex, drug and rock’n’roll. La performance de Daniel Auteuil offre au personnage toute sa crédibilité de sexagénaire qui a conservé une part d’enfant. Les autres interprètes principaux livrent quant à eux des propositions très justes de leurs personnages, notamment Guillaume Canet, qui semble avoirs pris goût au contre-emploi en jouant des personnages insupportables. Le personnage qu’il interprète, Antoine, constitue une transposition de la personne de Nicolas Bedos dans sa propre création, ce qui rajoute un autre niveau de lecture au long-métrage. La mise en retrait de Nicolas Bedos, qui aurait dû interpréter ce personnage, est appréciable ici puisqu’elle permet d’éviter de trop virer vers l’auto-fiction, d’autant plus que Doria Tillier, compagne de ce dernier, interprète déjà la petite-amie d’Antoine.

Approche singulière et particulièrement intelligente de la nostalgie, la Belle Epoque ne mérite donc sans doute pas d’être taxée d’intellectualisme condescendant. Mêlant habilement un humour piquant à la douce saveur de la madeleine, Nicolas Bedos se refuse à effectuer un simple éloge du passé, lui préférant l’imprévisibilité stimulante de l’instant présent.

La belle époque, de Nicolas Bedos. Avec Daniel Auteuil, Dora Tillier, Guillaume Canet, Fanny Ardant. Sortie le 6 novembre 2019.

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Baptiste Gaudeau
Président de Making-Of pour l'année 2020-2021.

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