Cinéma

Sympathie pour le diable : se sentir vivant pendant le siège de Sarajevo

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Peut-on mettre des mots sur ce que l’on ressent en voyant l’horreur ?

Novembre 1992, en plein cœur du siège de Sarajevo, Paul Marchand essaie. Le film suit son parcours à travers les checkpoints serbes et bosniens, le bâtiment de l’ONU, celui des journalistes et bien sûr, la morgue. La mort hante le film comme elle hantait l’esprit de Paul tout au long de sa vie. Chaque après-midi il y va compter les nouvelles victimes, il est le seul journaliste à faire cela, l’exactitude importe. La vérité est dure à dire, Paul le sait mais continue sans relâche ses dépêches pour de nombreuses radios. Elles veulent qu’il prenne des vacances, il les harasse de toute la souffrance qu’il absorbe dans les rues dévastées.

Cette histoire est d’abord passionnante pour tout ce qu’elle montre sur ce siège, tactique militaire qu’on croyait dépassée et qui a frappé aux portes de l’Europe il y a moins de 30 ans. Le chaos engendre le chaos, les hommes se dérèglent, régressent, meurent et tuent. L’enfant qui joue dans sa chambre devient la cible du sniper qui, il y a peu, jouait encore. Mais de cette histoire de morts, Guillaume de Fontenay tire un premier film plein de vie. Parfois, la mise en scène s’efface derrière l’histoire, d’autres fois elle la précède. Des plans à la steadycam suivent Paul et son caméraman au milieu d’un festival de tirs, d’autres sont fixés dans le ciel, au-dessus de sa voiture à l’arrêt, lorsqu’au bord du désespoir, il attend la rencontre du sniper. On alterne entre réalité et fiction. Pas une fiction romancée non, mais des faits qui ont dû arriver à un moment ou à un autre et auxquels le film tente de rendre hommage. Paul est phénoménal, sa voiture traverse « l’allée des snipers » au son des Rolling Stones, « ne gâchez pas vos balles, je suis immortel » a-t-il écrit derrière. 

Dans ce délire macabre, Niels Schneider (acteur qu’on a notamment vu chez Dolan) devient Paul Marchand jusqu’à être comme lui addict aux cigares que le journaliste fumait nuit et jour. On ne sort pas indemne d’un rôle comme ça. Sa performance est à la hauteur du personnage, toujours dans la provocation, les commandants et les journalistes le respectent ou bien le détestent. En même temps, il expose leurs failles continuellement : pourquoi sont-ils là si ce n’est pour agir ? Les commandants des casques bleus, notamment un, français, sont bousculés ; les autres journalistes en prennent pour leur grade. Rester inactif, mal décrire, voilà ce que Paul ne supporte pas. Tout le reste, il le supporte, la folie des hommes, les guerres et les pleurs. Là, il semble être à sa place. 

Le titre se dévoile, la guerre est détestable mais elle le sauve. Le diable devient sympathique, il l’attire, et cette attraction vers la mort le fait se sentir vivant. Est-il là pour lui ou pour les autres ? Les deux bien sûr. Pour les autres, il s’approche toujours plus près de l’horreur, témoigne et décrit le mieux qu’il peut, tente de faire intervenir la communauté internationale. Il aide aussi une femme à faire sortir son père malade de la ville. Cette même femme avec qui il vit une histoire d’amour qui aurait pu le sauver, il lui propose de fuir mais elle choisit de rester. L’amour est la porte de sortie de ce bain de sang, porte qui lui est restée fermée. Pour lui, il s’approche toujours plus près de l’horreur pour vivre, addict au danger de mort, addict à la vie. 

Ce film nous transporte dans le triste passé des Balkans, dans le cœur des hommes. Paul Marchand finit par se prendre une balle. Rapatrié en France, il survit mais doit mettre fin à sa carrière de grand reporter, il ne s’en remettra jamais. 

Sympathie pour le diable, de Guillaume de Fontenay. Avec Niels Schneider et Ella Rumpf. Sorti le 27 novembre 2019

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