Cinéma

The Irishman : l’apogée de Netflix (et de Scorsese ?)

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Si Netflix nous avait habitués à des productions cinématographiques d’envergures plus réduites, la nouvelle super production de l’entreprise, à 150 millions de dollars, a de quoi nous surprendre. En donnant ce budget à Martin Scorsese, la firme de Reed Hastings, parfois désignée comme fossoyeuse du cinéma, a attiré l’un des plus fervents défenseurs de cet art. Celui qui a succombé aux sirènes de la liberté artistique signe ici un long métrage qui témoigne de l’aboutissement du style scorsesien.

Ce film, issu d’un roman, au très long titre[1], de Charles Brandt, a une portée historique non négligeable puisqu’en retraçant les dernières années du syndicaliste américain Frank Sheeran, on plonge dans l’Amérique des années 1970 avec, notamment, l’ère Kennedy-Johnson. C’est en intégrant cette dimension historique que Scorsese arrive à se détacher du schéma de ses films habituels. En effet, Scorsese avait déjà abordé des thèmes historiques avec l’inévitable Gangs of New York ou le profond Kundun, mais il n’avait jamais mêlé cet intérêt aux films de mafia. On est ici loin de l’image d’Épinal du syndicat du crime que son confrère du nouvel Hollywood, Francis Ford Coppola, établissait dans sa trilogie du Parrain. C’est cette image que le réalisateur des Affranchis s’amuse à déconstruire, comme il le disait dans ses Conversations avec Richard Schinkel[2]. Ce n’est pas par hasard que Scorsese réalise également des documentaires, il cherche à montrer les truands comme ils sont et non plus comme on les imagine, dans une démarche analytique puisqu’il les a vus évoluer dans Little Italy, où il a passé sa jeunesse.

Les grandes thématiques des œuvres de Scorsese sont toujours présentes, notamment celle de la rédemption. Peut-on se pardonner et être pardonné après avoir commis l’irréparable ? Une telle question, abordée tout au long de l’œuvre de Scorsese, est encore ici bien posée et trouve un écho dans la vie de cet homme, The Irishman, autrement dit Franck Sheeran, qui a bien existé. Cette problématique est d’autant plus poussée dans ce film qu’elle s’appuie sur un long développement (3h30) et une plongée, particulièrement élaborée, dans la psychologie des personnages. Les analepses et prolepses aidant à mieux cerner, dès le début du film, l’intériorité des personnages, notamment dans leurs relations familiales et amicales.

En rajeunissant Robert De Niro et les autres acteurs pour de nombreuses scènes, Scorsese prend ici le contrepied de Sergio Leone qui avait fait le contraire dans son film Il était une fois en Amérique. C’est donc une forme de film miroir que livre ici Scorsese en entremêlant les petites et grandes disputes de gangs avec l’histoire des Etats-Unis. C’est toutefois en intégrant l’enjeu politique au cœur de son récit que Scorsese se détache du film, exemplaire, de son aîné. Ne faisons pas preuve de mauvaise foi et avouons que, sur quelques plans où les acteurs, notamment Robert de Niro et Al Pacino, sont rajeunis, l’élixir de jouvence n’a pas forcément bien marché. Mais on est toujours plus proche de l’aspect juvénile de ces acteurs mythiques que du Grinch et peu importe si ces effets ne sont pas dignes des derniers Marvel, la magie du film efface cela.

Ainsi, c’est bien un élément central de son œuvre que Scorsese a réalisé pour Netflix. Si ses qualités de réalisateur n’étaient plus à démontrer, il arrive encore à nous surprendre en ajoutant une nouvelle dimension à ses films de mafia. La fin de ce film laisse à penser que ce fameux réalisateur en a fini avec son genre de prédilection et que l’âge est une question qui le préoccupe aujourd’hui. La question reste ouverte mais il est sûr que ni les films, ni la réalisation de Scorsese ne se gâtent avec l’âge.

The Irishman, de Martin Scorsese. Avec Robert De Niro, Al Pacino, Joe Pesci, Harvey Keitel et Bobby Canavale. Sortie le 29/11/2019 sur Netflix.

[1] I Heard You Paint Houses: Frank ‘The Irishman’ Sheeran and the Inside Story of the Mafia, the Teamsters, and the Final Ride by Jimmy Hoffa, 2004, de Charles Brandt.

[2] Conversations avec Martin Scorsese, 2011, de Richard Schickel.

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