Cinéma

Teheran Tabou : Le choc des photos sans le poids des mots

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La dernière création en date d’Ali Soozandeh s’annonçait prometteuse ; le spectateur n’en est que plus déçu du résultat.

Présenté cette année à Cannes lors de la Semaine de la Critique, le film se veut comme un manifeste contre la dictature des mollahs et l’hypocrisie de la société iranienne, mais peine à convaincre en tant qu’œuvre artistique, tant le trait est forcé. On peut certes reconnaître au réalisateur une certaine originalité, principalement du point de vue formel. Il utilise tout au long du film la rotoscopie, une technique qui consiste à créer un dessin animé à partir d’acteurs réels filmés sur fond vert. Grâce à ce procédé, Ali Soozandeh peut rendre fidèlement l’atmosphère de Téhéran, même s’il est exilé en Allemagne et que le film n’aurait jamais pu voir le jour en Iran. Enfin, au-delà de l’aspect pratique, l’animation obtenue est assez jolie et atypique dans le cinéma actuel. Les choses se compliquent lorsqu’on aborde le fond. Il faut évidemment mettre au crédit du réalisateur l’ambition de s’attaquer frontalement aux maux qui rongent l’Iran contemporain, mais cette charge manque cruellement de subtilité. Les histoires qui s’entremêlent sont chacune l’illustration exacte d’un dysfonctionnement, à tel point qu’on se demande si ce n’est pas le code pénal iranien qui a servi de scénario. Avortement clandestin, prostitution, corruption de l’administration, pendaison publique, drogue, opération de reconstruction de l’hymen… Ces phénomènes sont certes présents en Iran et il est louable de les exposer au grand jour, mais un tel catalogue devient vite indigeste.

Les personnages pâtissent grandement de cette volonté de démonstration coûte que coûte, puisqu’il n’ont aucune substance, aucune personnalité propre et sont réduits à leur fonction d’illustration. Leur destin ne fait ni chaud ni froid, ils ne servent qu’à attirer l’attention du spectateur sur un problème après l’autre. Ce film, résolument pessimiste, semble être le produit d’une volonté de revanche du réalisateur, au détriment de la qualité finale. Le côté racoleur du titre et de l’affiche pousse également à croire que l’on a plus misé sur l’appétit du public pour le scandale et l’intérêt actuel pour l’Iran que sur la création d’une œuvre exigeante qui pourrait servir la même visée politique sans s’abaisser à un tel niveau. Et pourtant les exemples ne manquent pas dans le cinéma iranien, depuis les années 60, de réalisateurs qui ont su contourner la censure des différents régimes et critiquer à leur manière la société dans laquelle ils vivaient, sans jamais faire passer au second plan la créativité – on peut penser par exemple à “Sang et or” de Jafar Panahi ou encore “Une séparation” d’Asghar Farhadi. C’est cette subtilité de la critique, toujours au cœur d’une œuvre qui pourtant la transcende, qui a fait la renommée internationale du cinéma iranien. On ne peut donc que regretter que cette tradition soit ici laissée de côté.

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