Cinéma

Faute d’amour : Éprouvant et bouleversant

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Apprenant le divorce de ses parents, le petit Aliocha décide de fuguer. Commence une recherche interminable pour le retrouver. L’enfant se fait alors discret et c’est la lente descente aux enfers des deux parents que l’on observe. Le film n’est pas « plaisant », il met mal à l’aise, nous laisse amer. Et il ne laisse pas indifférent.

La narration est efficace. Elle laisse progressivement s’effriter la façade d’un confort retrouvé que parents pensaient acquis, après avoir tenté de reconstruire une vie amoureuse ailleurs, chacun de son côté.

Il est de fait difficile au premier abord de juger ces deux adultes « irresponsables » : le regard posé sur les parents est sévère, mais cela ne va pas sans une certaine posture empathique à leur égard, puisqu’à leur manière ils sont bien tout autant perdus, et ce, « faute d’amour ». On a pourtant de bonnes raisons de les détester, entre le père absent, dont le mutisme cache un égoïsme certain et une mère dispersée et fatiguée qui oublie Aliocha, un enfant que personne ne semble jamais avoir désiré. La disparition de l’enfant est comme un rappel aux adultes qui pensaient pouvoir échapper à leur condition mais qui sont inévitablement ramenés vers leurs échecs passés. Et c’est surtout dans leur chute que l’on compatit avec eux. Ici, les interprétations rendent parfaitement justice à l’ambivalence et à l’incertitude qui caractérise ces deux personnages.

Le propos de Zyvagintsev a un fond éminemment social : la juxtaposition d’une Russie traditionnelle et de la Russie moderne est assez claire et malgré une opposition que l’on pourrait croire peu subtile, celle-ci sert en fait le style d’un film qui montre les relations humaines surtout sous ce prisme de l’opposition, de la séparation et de la confrontation. Les figures de la Russie traditionnelle, un patron orthodoxe ne tolérant pas les divorcé(e)s dans son entreprise ou encore la figure d’une grand-mère qui reproche à sa fille son irresponsabilité, hantent de loin les jeunes parents qui en même temps qu’ils semblent perdus en tant qu’individus, donnent à voir une certaine Russie moderne en mal d’idéal.

L’esthétique du film témoigne tout autant de l’austérité et de la solitude, omniprésentes, mais qui ne sont pas dénuées de toute beauté. La série de plans initiaux, des arbres nus, vêtus d’une couche de neige précaire, donne d’emblée le ton assez sec et sévère de ce film. Derrière le silence pudique du paysage enneigé, c’est le désespoir des paumés qu’on entend, eux qui ont su jusqu’ici croire en un avenir meilleur mais que chaque seconde passée du film semble perdre un peu plus. Les couleurs mêmes sont engourdies dans cet hiver social et affectif. Les marques d’humour et de chaleur qui pointent parfois sont toujours accompagnées d’une ironie ou d’une distance qui rend le film peu confortable à regarder.

De fait, de nombreux plans sont d’une beauté remarquable et froide que ce soit dans un environnement urbain monumental ou dans la forêt enneigée ou embrumée. Pourtant il ne s’agit pas de se plaire tranquillement dans la contemplation : le film appelle une inquiétude permanente qui même dans les plans les plus beaux vient comme empêcher le spectateur de se reposer simplement sur cette beauté calme. La solitude n’est pas un repos ici, et la nature sublimée n’est pas un refuge, elle est écho des inquiétudes humaines et ne se montre donc que juste assez de temps avant que le spectateur soit à nouveau happé par l’inquiétude qui détruit progressivement et mécaniquement les parents en même temps que leur enfant. On souffre avec ces personnages et c’est bien ce qui peut rendre le visionnage pénible en un certain sens. La musique, rare mais marquante, sonne à plusieurs reprises comme une pendule qui rappelle la fragilité des relations et de tout amour.

Sur le moment, ce film a de grandes chances de ne pas plaire, du fait de son austérité et de sa violence nue à l’égard de la société qu’il décrit. On peut se sentir quelque peu épuisé après le visionnage. Mais il est indéniable que le propos de Zyvagintsev est porté par une force narrative et une esthétique redoutables.

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