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Aloha – Un film qui recueille

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2015. Année triste et noire, terminée comme elle avait commencé, par un massacre, récemment commémoré. Heureusement, 2015 fut aussi une année de cinéma. Quoi de mieux finalement, pour s’échapper quelques heures du tumulte du monde, que ces images projetées et qui s’animent sur nos écrans ? En 2020 hélas, année trouble elle aussi, nous n’avons plus ce qui nous apparaît désormais comme une chance, celle de sortir simplement dans la rue, à la recherche d’une affiche et d’une salle obscure. Il reste néanmoins certains films, de 2015 notamment, lueurs d’espoir, appels à la concorde et à la bienveillance, qui, eux, acceptent de nous recueillir : Aloha, de Cameron Crowe, disponible sur Netflix, en fait partie.

           Comme son titre l’indique, le film se déroule dans les belles et saturniennes îles d’Hawaï, accueillant une histoire en apparence complexe et pourtant limpide. Brian Gilcrest, qu’incarne Bradley Cooper, ancien soldat américain devenu mercenaire, se rend sur l’archipel pour le compte d’un richissime milliardaire mégalomane – Bill Murray toujours aussi exquis. Il doit y convaincre un leader politique local d’approuver la mise en orbite d’un satellite depuis son territoire. Le retour aux atolls sera pour lui l’occasion de découvertes, celle de Lisa Ng en particulier, major de l’armée à la fois pétillante et rigide interprétée par la solaire Emma Stone, mais aussi l’occasion de retrouvailles avec son vieil amour qu’est Tracy, tout aussi radieuse Rachel McAdams, désormais en couple avec un autre militaire.

           Aloha ne fut pas bien accueilli lors de sa sortie. Très injustement accusé de « white-washing », alors même qu’il fait la part belle aux habitants locaux, à leur archipel et leur spiritualité, le film a réalisé de très mauvais chiffres aux Etats-Unis et n’a bénéficié que d’une sortie sur Netflix en France. Certains eurent à l’époque des mots durs, expliquant que tout y était trop naïf, ou pire encore, « niais ». Je répondrais à ceux-là qu’ils n’ont ni les yeux pour voir, ni les oreilles pour entendre, et encore moins le cœur pour s’émouvoir. Qui n’a pas été naïf et tendre n’a pas vraiment été. Il ne faut pas confondre le mielleux d’avec la bienveillance, la niaiserie d’avec l’apaisement, la tendresse. Reprocher à ce film son manque de gravité et de rudesse serait comme reprocher aux films de Woody Allen le manque d’explosions et de robots géants. Aloha a pour lui la grâce de la légèreté, qui ne saurait effacer une part de mélancolie.

           Cette grâce est le résultat d’une savante harmonie. Le casting d’abord, qui fait exister les personnages, jusqu’aux plus mineurs. John Krazinski par exemple – formidable Jim de The Office US –, incarnant ici le nouveau mari de Terry, y est tout en sensibilité, en délicatesse, ne s’exprimant qu’avec le regard, une véritable prouesse sans en donner l’apparence. Plus généralement, Bradley Cooper, Emma Stone, Rachel McAdams, Bill Murray, tous concourent à la finesse. La mise en scène, par ailleurs, scintille, baignée de lumières, d’étoiles pourrait-on dire. Car lorsque ce ne sont plus les guirlandes luminescentes qui rayonnent, les étoiles prennent le relais pour éclairer l’écran. Lumières également dans le creux des regards, que la caméra vient soigneusement recueillir. C’est bien là toute la force de la mise en scène de Crowe : cette attention toute particulière qu’il porte aux regards et aux silences. À de multiples reprises, le cinéaste donne la parole à ces silences, les laisse persister inhabituellement longtemps. La conversation se fait alors simplement avec les regards, entre eux souvent, mais aussi avec l’archipel et le ciel qui les surplombent.

Comme le titre le laisse entendre, Aloha est un film qui accueille, qui recueille. Un « non » salutaire au cynisme qui enlace le spectateur. Une injonction simple et belle, à regarder le ciel, à ne pas l’oublier. Respecter le ciel permet de se respecter soi-même, embrasser l’univers autour de soi pour embrasser l’univers en soi. Tourner son regard vers le ciel n’est qu’une autre manière de regarder en soi, pour mieux regarder les autres, avec bienveillance et tendresse, enfin. Aloha est un film qui ne bat que pour la tendresse. En témoigne cette scène au milieu du film, où une fille dansant le hula se tourne vers son père qui lui rend du bout des lèvres un simple mot, « Beautiful ». Ou bien cette autre scène, où l’ancien amant et le nouveau mari, d’abord figurés ennemis, dialoguent avec les yeux et finissent par s’étreindre, se comprendre.

Alors oui, peut-être Aloha est-il trop naïf, trop évident, mais je ne trouve pas qu’en ce moment le monde s’étouffe dans la candeur et la bienveillance. Bien au contraire, faire le plein de tendresse est aujourd’hui la moindre des nécessités, et ce film, durant quelques heures, vous l’accordera. Oh, bien sûr, le monde ne changera pas, mais qui sait, l’espace d’un instant, peut-être pourrez-vous croire en un ailleurs plus calme, où tous les regards semblent dire « je t’aime », croire en cette Hawaï et en ces amoureux, croire au ciel et aux étoiles, au cinéma.

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