Cinéma

Annette – Ainsi font les petites marionnettes

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Les soirs d’ouverture sont toujours teintés d’une émotion particulière. L’évidente excitation, légèrement bordée de crainte, s’accentue à mesure que la rumeur monte, les murmures s’interrompent en même temps que la lumière tombe, les promesses se suspendent. À Cannes, suivant la coutumière cérémonie, le glamour finit toujours par s’éteindre pour laisser place aux lueurs du projecteur. Cette ouverture-ci était particulière, d’autant plus émouvante qu’elle semblait marquer le retour du cinéma après quelques temps d’une trêve troublante. Retour, également, d’un cinéaste français particulièrement discret, et dont la carrière, déjà longue de 40 ans, n’est remplie que de 6 films. Son dernier, Holy Motors, avait en 2012 remué la Croisette ; Annette paraît à nouveau provoquer moult remous. Véritable tempête de cinéma, dont le souffle rare n’a d’égal que l’inventivité constante, de ces œuvres qui entendent chavirer d’un même geste la tête et le cœur, emmener son public loin, très loin, au pays du cinéma qu’on ne pensait plus revoir si haut perché. So… may we start ?

Résumer Annette est comme une bataille perdue d’avance, un exercice auquel on ne saurait décemment s’adonner sans regrets.  Henry et Ann s’aiment tellement qu’ils pourraient s’y perdre, l’ombre de l’un se mêlant à la lumière de l’autre. Tout les sépare pourtant, excepté leur fille à naître : Annette. L’intrigue, en avançant, se complexifie à mesure qu’elle invoque les mythologies classiques, convoque la belle et la bête en même temps que les classiques hollywoodiens, approche l’expressionisme allemand et caresse la nouvelle vague, le tout mêlé d’une noirceur peu commune. D’une chanson l’autre, genres et sentiments ne cessent de se confondre dans un grand geste lyrique, musical, et dont l’ampleur se révèle in fine désarmante. Bien que la trame originelle soit le fruit de l’imagination des Sparks, il plane sur Annette l’ombre de fantômes personnels, dont celui de la femme du cinéaste, Katerina Golubeva, à la mort tragique et au spectre bien présent. Holy Motors lui était dédié, Annette est pour sa fille. Fantasmes, fantômes, Annette semble indéniablement dire le fond du cœur de son créateur, trahir ses plus noirs désirs, lui qui plus que jamais se raccroche ici aux émotions de cinéma.

Bien des choses à dire, trop peu de vocabulaire hélas. Admirablement servi par la composition musicale des Sparks, Annette est avant tout un spectacle unique, une illusion démesurée qui se déploie sans se soucier du reste. Car bien qu’étant l’œuvre la plus abordable de son auteur, elle ne saurait s’offrir facilement à tous les spectateurs. Son amour du grotesque, le vertige qu’elle entretient, toujours sur le fil, flirtant dangereusement avec certains abîmes, en laissera plus d’un sur le bas-côté. Mais ne serait-ce que pour l’ampleur du spectacle, le voyage reste rare et précieux. Des visages, des figures s’y animent avec grâce ; Adam Driver en prime, pour le moins habité, dont le corps et le faciès, si particulièrement sculptés, sont très élégamment saisis par la caméra de Carax. Figures et figurines car, s’en trop en divulgâcher, il faut souligner le talent presque artisanal dans la mise en scène, la mise en forme d’un certain personnage, les décors, les costumes, le grand tout.

Carax, magicien poète, pur inventeur, n’a jamais caché son ambition et toujours visé le grand cinéma. Ambition démesurée, donc, et qui ne manquera pas d’en irriter certains et d’en lasser d’autres. Il reste qu’un tel déferlement d’images, si l’on accepte d’y croire, laisse béat d’admiration. Devant sa caméra semblent s’agiter des images jamais vues, et qu’on ne verra certainement plus jamais. C’est tout le privilège de cet Annette : l’impression d’assister à quelque chose d’unique, qui ne se reproduira plus, et dont il faut savourer chaque instant – l’invitation au voyage. La première scène ne s’y trompe pas, Carax y laisse tant d’intensité qu’on ne saurait refuser de prendre part au spectacle. Alors que les personnages s’apprêtent, acceptent en rythme leur place dans le film, le cinéaste, aux côtés de sa fille, leur adresse un dernier au revoir, tout imprégné d’une émotion particulière, celle de celui qui abandonne au grand large les enfants de son imaginaire. Annette fourmille, bouillonne, tourbillonne, les plans s’enchâssent, se répètent, s’entremêlent et se relancent, toujours accompagnés par les mouvements suaves, élégants, d’une caméra comme possédée, toujours sur le bon cadre, la composition juste. On pensera par exemple à un plan tournoyant, en accord musical avec le cœur du personnage et le chœur de l’orchestre, dont il sera bien difficile d’oublier la beauté et l’intensité. Tant de lumière, tant d’idées, tant de cinéma qu’on ne peut que s’incliner.

Loin des guimauves habituelles, volontiers rapproché de tendances plus tragiques, Annette est tout drapé des ambiguïtés du spectacle, qui tantôt éblouit, tantôt révulse, toujours fascine. Les réactions devant le film sont en ce sens éloquentes : la demi-mesure est rarement de mise lorsque l’on évoque Carax, qui semble lui-même pris dans cette ambivalence extrême. Le spectacle assomme en même temps qu’il sidère, dévore et caresse toujours dans un même geste. On se désolerait presque de s’y émouvoir tant. Des émotions de ces personnages, qui saurait dire le vrai du faux ? Peut-être ne sont-ils en effet que des pantins mais, deux heures durant, une force purement cinématographique les anime, prêts à vivre ce qu’on ne vivra jamais, à s’émouvoir comme on ne saurait se le permettre. Annette leur est directement dédié, film à tous les sacrifiés d’un soir, à toutes les marionnettes qui prennent vie, tous les Pinnochio qui donnent à nos désirs un bel écrin sur grand-écran.

Et puis, derrière ces marionnettes, il reste la mystérieuse illusion qui pousse tant et tant de gens à se perdre chaque soir dans des salles obscures, qu’on ne saurait parfaitement saisir et qui pourtant fait le sel de nos rêves. En dépit de ceux qui le disent indigeste, le tout s’avère d’une cohérence désarmante, le film n’est traversé que par une seule belle et grande idée, un seul et même amour : celui du cinéma, auquel on s’offre tout entier. Annette ne parle que de cinéma, ne veut que le cinéma, n’existe que pour le cinéma. Miracle d’une œuvre qui s’offre sans détour à son art, n’existe que pour lui, s’y abandonne éperdument, amoureusement, douloureusement. Carax ne vit que pour les images qui le traversent, donne à chacune de ses œuvres tout ce qu’il peut lui donner, y laisse tant de sentiments qu’il en sort désarmé. Qu’importe finalement les circonvolutions de l’intrigue, elles ne sont qu’une toile sur laquelle viennent se jeter une foule d’émotions. Seules comptent l’intensité des élans, la vigueur des sentiments, la mystérieuse beauté, auxquelles il appartient à chacun de croire sans retour.

Vite, avant que la mélancolie ne s’empare de tout.

 

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Luca Mongai
Rédacteur en chef de la Cinémat'HEC pour l'année 2021-2022.

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