Cinéma

Dark Waters : enquête en eaux troubles

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Robert Bilott, avocat d’affaire, travaille dans un cabinet spécialisé dans la défense des grandes entreprises de l’industrie chimique. Un jour, un fermier en colère débarque avec fracas dans ses locaux : il apporte avec lui un carton contenant, selon lui, les preuves que l’usine adjacente à sa ferme empoisonne ses bêtes. Bilott décide de s’intéresser à son cas, et plonge dans une affaire dont l’ampleur se révèle bien plus large qu’il ne le pensait.

Dark Waters porte bien son titre. En guise d’ouverture, un plan presque entièrement obscur ; on plisse les yeux, notre regard parcourt l’écran, cherchant une clé, un élément lisible. Peu à peu, l’image s’éclaire, et révèle une route de campagne américaine. Un groupe de jeunes descend de voiture, ils se déshabillent, et plongent dans la rivière. Triste bain de minuit : ils ne le savent pas, mais nagent dans une eau toxique. Difficile de ne pas voir, dans ces personnages insouciants qui mènent leur existence dans des ténèbres qu’ils ne soupçonnent pas, des doubles de nous-mêmes, spectateurs habitués à ingérer, par petite dose, jour après jour, une substance cancérigène distillée partout autour de nous par une entreprise pourtant au courant de sa nocivité, Dupont de Nemours.

Dark Waters, comme tant de films d’enquête avant lui, agit comme un révélateur. On pense aux Hommes du président, d’Alan J. Pakula (1976), sur le Watergate ; mais surtout à des films comme Révélations, de Michael Mann (2000), sur les cigarettiers américains, et plus récemment à Spotlight, de Tom Mc Carthy (2015), sur les scandales pédophiles dans l’église catholique, film également produit et interprété par Mark Ruffalo. Autant de films engagés, qui présentent des faits certes connus (Dark Waters est basé sur un article du New York Times Magazine de Nathaniel Rich, de même que les films précédemment cités s’inspirent des travaux de journalistes), mais qui les réactualisent en leur donnant une seconde vie et un nouveau souffle, et nous rappellent ce que nous avions oublié, ou que nous n’avons pas encore appris.

Cette volonté d’alerter justifie une forme souvent classique dans les films du genre, mais ceux-ci savent presque toujours trouver en plus de leurs qualités formelles et narratives une originalité propre. Dark Waters ne fait pas exception à cette règle. Todd Haynes parle d’une enquête, certes, mais trouve un sens du rythme lent et étouffé, tendu sans jamais être exagérément tonitruant. Les points d’orgue ne sont pas des explosions (la terriblement calme et effrayante découverte des sépultures bovines) ; les révélations ne sont pas des révolutions (Bibott accueille les informations avec des réactions minimalistes, intériorisées, phénomène qui finalement déborde avec violence à force d’être contenu, sous la forme de tremblements incontrôlables) ; de même que les explications se font presque toujours sans hurlements (quand le ton monte, ce n’est jamais pour longtemps). Et pourtant, de bout en bout, Dark Waters, en nous maintenant immergés dans ses eaux sombres, retient notre souffle. Une sensation qu’on retrouve dans la photographie du film, qui lui donne son atmosphère à la fois étouffante et documentaire. Todd Haynes a d’ailleurs filmé essentiellement dans les lieux où se sont déroulés les faits, jusqu’à s’installer dans les véritables bureaux du cabinet Taft à Cincinnati.

Le personnage de Bilott, tel que son portrait est construit par Todd Haynes et Mark Ruffalo, force l’admiration. Héros à sa manière, il apparaît comme un homme simple qui, installé dans un système, prend soudain conscience de son injustice et de ses méfaits. Renfermé sur lui-même, sa révolte se fait à voix basse, avec une détermination patiente et feutrée. C’est cette ténacité qui en fait un héros moderne, malgré les conséquences physiques, l’absence de reconnaissance, le peu de soutien qu’il reçoit. Dans une dynamique étonnante, Bilott subit autant qu’il agit, encaissant, puis reprenant sa marche, parvenant à se dépêtrer des montagnes de dossiers sous lesquelles on tente de l’enterrer, à convaincre ses collègues pourtant employés de leur adversaire du caractère profondément juste de sa cause, continuant malgré leur demi-soutien et les obstacles qui perpétuellement s’accumulent.

Mark Ruffalo compose un personnage d’autant plus intéressant qu’il est épaulé par deux interprètes de talents, dont les rôles viennent dialoguer avec le sien. Anna Hathaway, en femme dévouée dont la famille est malmenée par l’acharnement de son mari dans sa lutte, et Tim Robbins, en patron compatissant disposé à soutenir son jeune associé, se tiennent de part et d’autre du personnage central comme des figures de soutien ambiguës. Tous deux ont ceci en commun qu’ils sont partagés entre leurs intérêts personnels, à savoir la défense de la vie de sa famille pour l’une et de l’avenir de son cabinet pour l’autre, et l’engagement que ne peut que susciter la détermination de Bibott. L’un incarne la réussite professionnelle vers laquelle il aurait pu tendre, l’autre la stabilité intime qu’il aurait pu avoir : Bilott leur montre – et leur impose – une autre voie, celle de la justice. Si l’on peut appeler justice le dénouement de cette histoire…

On ressort de Dark Waters parcouru d’émotions contraires, à la fois consterné et enthousiasmé, déprimé et révolté. À l’heure ou Trump continue de déréguler à tour de bras, Dark Waters vient nous rappeler les effets de l’absence de contrôle de l’état sur les entreprises : elle laisse la voie grande ouverte à la recherche éperdue du profit, à n’importe quel prix. Y compris celui d’empoisonner l’ensemble de la planète.

Dark Waters, de Todd Haynes. Avec Mark Ruffalo, Anna Hathaway, Tim Robbins. Sortie le 26 février 2020.

 

 

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