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Give me liberty : crépuscule du rêve américain

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Rares sont les œuvres qui laissent un goût agréablement amer en bouche. Le nouveau long-métrage de Kirill Mikhanovsky en fait pourtant partie. Présenté à Cannes et à Sundance – ce qui n’est pas toujours gage de qualité – Give me liberty offre à voir une Amérique grise, morose, abandonnée, bien loin de l’imagerie hollywoodienne policée qui atterrit le plus souvent dans nos salles obscures. Le réalisateur russe, immigré aux États-Unis dans les dernières années de l’Union soviétique, nous dépeint, sans manquer de verve, l’existence croisée de personnages désillusionnés, pour qui vivre ne veut plus dire grand-chose.

Toujours affublé d’un gilet de haute visibilité – involontairement prophétique – Vic mène une existence monotone : il arpente quotidiennement les rues de Milwaukee dans son minibus en tant que chauffeur pour personnes handicapées. Alors, à l’aube d’une nouvelle journée, il est loin d’imaginer ce qui l’attend. Responsable de son grand-père qui commence à perdre la tête, avec lequel il partage un modeste appartement, Vic lui rappelle qu’il doit se rendre à l’enterrement de son amie Lilya et entame sa tournée. Mais lorsque le bus qui était censé passer chercher son grand-père et ses amis ne passe pas, Vic est tiraillé : remplir ses engagements professionnels ou accompagner cette drôle de bande de personnes âgées à l’enterrement. Débordé, il choisit la deuxième option et, loin d’être au bout de ses surprises, s’embarque dans une aventure dont il se souviendra.

Le cinéaste dresse ainsi le portrait de cette autre Amérique, dont on ne parle qu’à l’occasion de bisbille électorale et qui le reste du temps s’efforce de (sur)vivre dans une relative indifférence. Démarche ambitieuse – qui plus est dans une industrie qui voit souvent l’œuvre filmique comme de l’entertainment plutôt que de l’art – mais pari réussi. Car Kirill Mikhanovsky rend parfaitement compte de ce qu’il a lui-même pu vivre, en tant qu’immigré en terre inhospitalière et en tant qu’artiste. Il manie ainsi dans son long-métrage le contraste à merveille : entre la froideur de la cité du Wisconsin et l’atmosphère chaleureuse qui règne entre les personnages, entre la nostalgie de la culture slave et le visage des Etats-Unis d’aujourd’hui. Mais la force du scénario est justement dans ce qu’il fait de ses contrastes. Loin d’être facteurs de déchirement, ils placent des personnages handicapés, discriminés, ou tout simplement désemparés, dans le camp des opprimés et permettent au réalisateur d’animer farouchement son combat contre les clivages persistants de la société américaine. Et ce sans s’interdire d’user de ressorts comiques : le décalage culturel, employé avec parcimonie et subtilité, en fait partie. A travers les protagonistes principaux, Vic, Tracy Holmes et Dima, le neveu de Lilya, il nous livre un regard aiguisé mais bienveillant sur les relations humaines. La direction d’acteur constitue en effet un levier essentiel du film, qui affirme son anticonformisme tout en exprimant sa reconnaissance à ses influences, à l’image du regard dans le rétroviseur avant de Vic qui n’est pas sans rappeler celui de Travis Bickle dans Taxi Driver. Chaque personnage, parfaitement interprété, est caractérisé et le spectateur ne peut que les accompagner ardemment, de déconvenue en déconvenue ; lui rappelant alors que chacun ne mène pas son existence de la même manière.

D’une remarquable cohérence avec le propos du long-métrage, la réalisation naturaliste de Kirill Mikhanovsky nous embarque littéralement dans cette aventure chaotique. Indéniablement renforcée par l’usage de la caméra portée, cette sensation est progressivement décuplée, et le cinéaste construit son œuvre de sorte que l’immersion soit la plus puissante possible. Au risque d’en laisser certains de côté, impavides devant la diversité des effets techniques employés, il n’hésite pas à donner une couleur originale à son film, à travers sa photographie faussement relâchée et une mise en scène clivante. Il ne cesse de l’électriser, par les cadres, le montage et la musique, ne donnant que peu de moments de répit à son spectateur. Mais l’apothéose de ce processus se trouve être les séquences finales, en noir et blanc, qui oppressent et fascinent à la fois. De l’imagerie grise du début du film – qui n’est pas sans rappeler paradoxalement l’atmosphère soviétique – il ne reste que le désespoir qui s’abat sur nos personnages.

Symbole d’une Amérique désenchantée, le long-métrage de Kirill Mikhanovsky est une ode à ceux qui n’ont plus rien. En s’affranchissant des normes établies, il incarne à merveille la vocation du cinéma indépendant américain et nous invite à comprendre qu’il est grand temps que les choses évoluent. Les personnages de Give me liberty ne sont pas une exception : chaque génération a le sentiment d’être une génération perdue. Quant au réalisateur, il se fait le porte-parole des délaissés, détruit les idées reçues et donne de la force à ceux qui n’en ont pas, pour nous rappeler que le seul ennemi commun, c’est la détresse dont on ne peut s’extirper. A nous désormais de percevoir, dans cet ultime cri du cœur d’une bête agonisante, des motifs d’espoir car l’heure n’est plus à la résignation.

” Try to live your life the best you know how. And it’s gonna be O.K.” 

Disponible sur OCS jusqu’au 23 décembre. 

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