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High Rise, le rire nerveux le plus long de l’histoire du cinéma

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Un immeuble moderne et épuré, un architecte vêtu de blanc qui a tout agencé à la perfection (ou presque), une communauté séparée en plusieurs étages en fonction de leurs classes sociales, une musique aux subtiles résonances futuristes à la Tron, une spirale infernale vers la décadence…

 

Tout laisse à penser, au vu de la bande-annonce, que High Rise est à ranger avec les autres thrillers dystopiques centrés autour de la lutte des classes. L’objectif de J.G Ballard, auteur du roman, puis de Ben Wheatley, réalisateur de ce long-métrage, aurait été de critiquer la société inégalitaire d’un futur plus ou moins proche (dans notre cas, il s’agit plutôt d’un futur passé, le film se déroulant dans les années 1970). Cependant, si vous pensez avoir affaire à un blockbuster de ce type à l’image d’Elysium (Neill Blomkamp) ou à une sombre dénonciation politico-sociétale à l’image de Snowpiercer (Boong Jong-ho), gare à vous, vous risquez non seulement la surprise mais éventuellement la crise existentielle.

 

Comme un thriller expose dans ses premières scènes les différentes énigmes qu’il lui faudra résoudre, la première demi-heure semble bien présenter les quelques éléments mystérieux qui seront ensuite expliqués dans la suite du film. Toutefois, petit à petit, ces quelques éléments mystérieux viennent à proliférer jusqu’à ce que chaque scène nous paraisse étrange, si bien que ce qui était à l’origine une curiosité enthousiaste devient myriade d’incompréhensions. L’absurdité et le surréalisme ne font qu’accroître au fur et à mesure que le film avance au lieu de s’interrompre à un moment donné pour qu’un processus inverse de résolution de l’intrigue ne s’entame, comme si la logique infernale ne pouvait être renversée. L’accumulation des charades ne laisse jamais place à d’éventuels éléments de réponse.

Les niveaux de compréhension de ce film sont multiples et l’interprétation ouverte, à moins que vous ne préfériez laisser le film tel quel, dans toute son absurdité, sans chercher à lui accorder un sens particulier. Néanmoins, certains auront peut-être le sentiment que ce film n’a fait que les laisser coi, sans qu’ils ne soient parvenus à trouver un vrai sens à ces deux heures de visionnage, enchaînant incompréhension sur incompréhension pour n’aboutir qu’à un méli-mélo inutile. La seule satisfaction garantie fournie par la fin est celle d’une boucle bouclée, la scène finale faisant écho à la toute première.

 

Le protagoniste, Docteur Laing (Tom Hiddleston), quant à lui, n’est pas un héros de thriller classique, pas un héros tout court ni même un anti-héros. Son détachement, la perfection clinique de ses manières, l’impeccabilité de son uniforme qu’est pour lui le costard-cravate, son air de sérénité semi-professionnel (sachant que Laing est médecin légiste), sa maîtrise de soi implacable (ou presque, là encore) sont tels qu’on en vient à se demander par moments s’il est même humain. C’est finalement une aura d’engourdissement qui se dégage essentiellement de sa personne, comme des autres personnages, à l’exception de Richard Wilder. Si ce dernier semble parfois être le plus violent ou le plus déraisonné de tous, ses réactions sont pourtant les plus compréhensibles de toutes.

Dans cet immeuble d’où émane une odeur de moisissure en raison du confinement (tmtc) en son sein de toute une communauté d’âmes perdues, les fêtes se font de plus en plus déjantées. Une compétition malsaine s’instaure entre les différents étages donnant lieu à une surenchère en matière de dépravation. La première fête n’est qu’une simple rencontre entre voisins tandis que la dernière se solde en orgie. Perversion et corruption, amis de la décadence, s’enlacent aussi explicitement que les corps dans un bâtiment peu à peu réduit à feu et à sang.

La plupart de nos personnages, avec leurs remarques pleines d’esprit et leurs attitudes dégoulinantes de cynisme, n’ont que peu de respect pour les codes moraux et sociaux, pour la simple décence, pour l’émotion humaine, comme s’ils n’étaient pas tout à fait éveillés, conscients ou même responsables d’eux-mêmes. L’infidélité rampante se masque à peine, la violence explose tant dans les paroles que dans les actes, la méfiance règne, même (voire surtout) au sein des couples, l’amour est inexistant, à l’image d’une société formée de grands enfants qui ont perdu leur innocence mais gardé leur inconscience. Si les adultes ne sont pas vraiment des adultes, les enfants, eux non plus, ne sont pas vraiment des enfants. Toby, le fils de Charlotte Miller, observe les horreurs d’un monde en pleine décadence depuis son kaléidoscope, sans montrer aucun signe de traumatisme ou de dégoût. Sa froideur est inquiétante.

 

Et comme le dit le docteur Laing : « On the whole, life in the high-rise was good. There had been no obvious point at which it had moved into a clearly more sinister dimension. Helen was right. It was a huge children’s party which had got out of hand. »

 

Qu’en est-il de la critique sociale induite par ce film ? Tout d’abord, la hiérarchie des classes est largement simplifiée entre bas étages et hautes sphères. De plus, difficile de penser ce film comme un manifeste marxiste, les « bas » étages étant composés entre autres de docteurs (Laing) ou de réalisateurs de documentaires (Wilder) qui ne correspondent pas aux figures traditionnelles du prolétariat, et c’est peu dire.

Finalement, ce film n’est pas tant une critique de la société qu’un aperçu, ou plutôt un rappel, de l’absurdité de notre condition d’hommes. En tant qu’êtres humains, nous sommes à la fois limités par la mort et désireux de franchir ces mêmes limites qui nous sont imposées. Les scènes de découpage de têtes humaines (Laing étant médecin légiste rappelons-le), l’accumulation de poubelles partout dans l’immeuble, la pourriture des pêches, la déliquescence physique (et non pas seulement métaphorique) du bâtiment sont autant de détails qui jouent le rôle de vanités. Ces scènes participent à rendre la pourriture des corps et des choses, et donc la mortalité de l’homme, littéralement omniprésente.

Se pose alors la question du sens de l’existence humaine :  quel est le sens de cette lente pourriture du corps qu’est la vie humaine ? Les personnages non plus n’ont pas de réponse. Ils sont totalement livrés à eux-mêmes. Peu à peu, le film se transforme en huis-clos, non pas restreint à une seule pièce mais à un seul immeuble. Pas un policier, ni un pompier, ni une aide extérieure ne leur viendra en aide. Pas même l’architecte lui-même. C’est peut-être ce sens vertigineux de leur solitude ontologique qui conduit les habitants à la folie. L’architecte ne fait qu’observer son projet se réduire en cendres et noter les défaillances dans le but d’améliorer de futurs plans. L’humanité est-elle le fruit d’une expérimentation ratée d’un quelconque architecte ?

 

Plus que des pantins (ou des Sims), les personnages sont comme prisonniers, mais ce sont peut-être seulement des prisonniers « of their own device ». À aucun moment, ils ne songent à partir alors que le bâtiment s’enflamme petit à petit, à la fois figurativement et littéralement. Seule la femme de l’architecte tente l’évasion mais cette parenthèse de saine lucidité ne dure qu’un instant. 

 

Cela dit, ce film n’est pas sombre !  La musique est certes dramatique mais n’est pas inquiétante, l’humour est certes noir, et il ne plaira pas à tous, mais il est bien présent. 

Malgré la gravité des questions abordées, malgré le sentiment de perte de repères qui est si efficacement communiqué au spectateur, la musique, quant à elle, rappelle au spectateur qu’il n’est que ça, un spectateur. Elle nous donne un point de vue externe à la situation et nous permet de prendre du recul, ou devrais-je dire, de la hauteur.

Au demeurant, tout au long du film, le son et l’image ne sont pas en phase. Outre la musique, le ton des personnages qui parlent d’une voix calme, posée, qui rient quand ils se font frapper ou qu’ils sont témoins d’actes d’une violence extrême, crée un décalage insolent.

De surcroît, une voix-off à la troisième personne du singulier ouvre et clôt le film sur un ton détaché, mais n’importe quel fan de Marvel reconnaîtra bien la voix familière de notre cher Loki. Ici, Docteur Laing se place donc comme le narrateur impersonnel de sa propre vie, ce qui accroît encore ce sentiment de détachement, d’engourdissement inhumain, dépourvu de toute émotion. Nous, spectateurs, en venons à être nous-mêmes engourdis comme en témoignera certainement la minute de silence qui s’ensuivra dans la salle une fois que vous aurez achevé le film.

 

En effet, ce film se situe sur une fine ligne de crête entre euphorie et vide abyssal (représenté très explicitement à plusieurs reprises par la chute), entre plaisir des sens et manque d’émotions, entre désespoir et relativisation. C’est cette ambiguïté poussée jusqu’à l’absurde qui donne à ce film toute sa saveur.

On serait même amené à qualifier ce film de drôle par certains aspects (la BBC Radio I l’a fait par exemple). Ce film n’est pas un cri de désespoir, ni même une ode à la dépravation qui prônerait qu’il faut se divertir pour oublier notre misère humaine, mais il se rapproche bien plus d’un rire, un rire certes grinçant voire nerveux car l’atmosphère est bien à la l’hystérie collective et le chaos à l’ordre du jour, mais un rire tout de même.

 

En somme High Rise est un film à contempler, en silence. Cynique sans être tout à fait drôle, dépourvu d’espoir sans être tout à fait sombre, symbolique sans passer par la métaphore, préparez-vous à être doucement décontenancé lors de cette lente catabase, guidés par un Charon des plus cyniques, jusqu’aux abysses de la décadence.

7

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