Cinéma

Hors Normes : faire de l’autisme un sujet de « feel-good movie »

0

Dans une société impuissante à accompagner les personnes souffrant de troubles du comportement, Bruno et Malik se consacrent, avec leurs associations respectives, à l’encadrement d’adolescents autistes qualifiés d’« hyper-complexes ». Après avoir longtemps attendu avant de réaliser ce long-métrage inspiré de l’association Le Silence des Justes et à vocation quasi documentaire, Eric Toledano et Olivier Nakache ont atteint un degré de maturité remarquable pour appliquer leur patte « feel good » aux problématiques de l’autisme.

Parvenant à éviter les diverses ornières propres à la question de l’autisme, Hors normes mérite d’être salué pour sa démarche et la subtilité (certes relative) de son propos. Les réalisateurs placent sous leurs projecteurs un sujet mal connu, trop souvent évité et mettent en lumière l’incapacité totale de l’administration hospitalière à prendre en charge les cas d’autisme sévère. S’il confronte la bonté de Bruno à la rigidité de l’administration qui lui reproche la clandestinité de son association, le film ne verse pas dans une banale critique de la bureaucratie. Au contraire, il donne la parole à celle-ci au travers de deux fonctionnaires qui alertent Bruno quant aux potentiels excès que pourrait encourager son association, aussi bienveillante qu’elle puisse être. L’évocation de ces dangers rend alors d’autant plus dramatique l’abdication de l’Etat face à l’accompagnement de ces jeunes, abdication mise en avant à la fin du film.

Si Hors normes prend parfois l’allure des films précédents du binôme, c’est moins parce qu’il répète un même schéma que parce qu’il constitue la synthèse des thématiques jusque-là abordées par les deux hommes : le groupe dans Nos jours heureux et Le sens de la fête, le handicap dans Intouchables et la famille dans Tellement proches. On retrouve en outre l’élan positif caractéristique de leurs productions, ce qui constituait un pari au regard des thématiques abordées. Certains regretteront peut-être l’apparente légèreté que cela donne au film, mais le celui-ci n’en est pas pour autant superficiel. Plus fondamentalement, l’envie d’agir que nous insuffle le film semble préférable à l’atermoiement qu’aurait suscité un film plus lourd. Préférant l’enthousiasme à l’amertume, le duo gagnant parvient une fois de plus à donner du souffle à leur film malgré sujet étouffant.

Si Hors normes parvient autant à nous toucher qu’à nous inspirer au sujet de l’autisme, c’est en grande partie grâce aux performances de Vincent Cassel et de Reda Kateb qui, s’ils n’ont plus à prouver leur talent d’acteur,  incarnent parfaitement un idéaliste frustré par le réel pour l’un et un pragmatique rodé à la vie de banlieue pour l’autre. Plus notable encore est la prestation de Benjamin Lesieur, autiste membre d’un atelier de théâtre ESAT. En plus d’être particulièrement convaincant dans son rôle, sa participation au projet est d’autant plus admirable qu’elle fait écho à l’un des thèmes du film : l’intégration professionnelle des personnes autistes.

La mise en scène véhicule quant à elle merveilleusement le propos du film. Le ton est d’ailleurs donné dès le générique. Le spectateur y suit une scène de fuite d’une autiste dont le montage quasi épileptique alterne fond noir et prises de vue en caméra épaule, le tout accompagné d’une musique lancinante rappelant subtilement le son d’un électrocardiogramme. A plusieurs reprises, l’énergie débordante et incontrôlée des jeunes autistes semble s’emparer de la caméra qui, souvent portée, se déplace de façon complètement désarticulée. A l’inverse, le film sait s’attarder sur certains plans contemplatifs qui nous plongent dans le regard de ces jeunes, notamment grâce à l’usage du flou qui rappelle la barrière qui les sépare d’un monde illisible à leurs yeux.

Sans marquer de réelle rupture avec les propositions précédentes des « docteurs feelgood » du cinéma français, Hors normes donne malgré tout le sentiment d’une plus grande profondeur. Pour la noblesse de sa démarche autant que pour la qualité de sa réalisation, Hors normes méritait ainsi amplement d’être présenté pour la clôture du festival de Cannes, permettant pour la première fois à ses auteurs d’y être mis en avant.

Hors normes, d’Olivier Nakache et Eric Toledano. Avec Reda Kateb, Vincent Cassel, Hélène Vincent. Sorti le 23 octobre 2019.

8

Baptiste Gaudeau
Président de Making-Of pour l'année 2020-2021.

    Ressortie de la trilogie des morts-vivants de George Romero : retour aux sources zombifiques

    Previous article

    Matthias et Maxime : deux amis qui sont aussi des amoureux

    Next article

    Comments

    Leave a reply

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Login/Sign up