Cinéma

La Favorite : une oeuvre qui mérite vos faveurs…

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Alors que la guerre fait rage entre l’Angleterre et la France, la cour de la Reine Anne est elle-même le théâtre d’affrontements plus subtils. La souveraine décérébrée et presque impotente laisse les rênes du royaume entre les mains de Lady Marlborough, sa conseillère et confidente jusque dans l’alcôve. L’arrivée d’Abigail Masham, jeune noble déchue réduite au statut de servante et espérant regagner son rang, vient semer le trouble dans leurs relations.

De Barry Lindon à Ridicule en passant par mille autres, le film de costume est traditionnellement l’occasion de mettre en lumière, par contraste avec les fastes de l’apparat, les aspects les plus retors des hommes – ou comme ici, des femmes. Yórgos Lánthimos porte cette idée à des sommets ; il en respecte l’idée à la perfection tout en adaptant la forme à son style si particulier. Pourtant, pas de dialogues excessivement faux ou désincarnés comme dans ses précédents films (à l’exception de la première scène), pas d’auto caricature : ce n’est pas « le film de costume à la sauce Lánthimos », mais une relecture qui donne lieu à œuvre originale avec sa propre valeur.

Le travail sur l’aspect visuel, éblouissant, des costumes à la lumière, est à la fois contemplé et étrangement bousculé par ces cadres surprenants ou ces travellings soudains, offrant des perspectives nouvelles sur les décors et sur le genre. Le spectateur se retrouve aussi bien dans de magnifiques plans-tableaux qu’emporté par des mouvements audacieux. La reine isolée dans un coin de sa grande chambre comme en son royaume qu’elle ne contrôle pas, Lady Malborough s’attardant, puissante, au centre du cadre, succèdent à des chevauchées rageuses et des coups de feu menaçants, ou encore à des détails, disons, plus prosaïques. Et malgré tout, il y a un calme dans la forme qui impose au film une esthétique unique.

L’humour, mélange de modernité crue et de finesse d’esprit d’époque, sonne pourtant juste. Il sert toujours le propos – conflits politiques ou humains, si l’on ose les distinguer tant ici ils sont mêlés. Les mimiques parfois très modernes d’Emma Stone, les insultes qui fusent soudainement, cette superbe danse inattendue… les anachronismes volontaires nous rappellent entre autres que le film est bien moins un document historique qu’une œuvre moderne, qui s’adresse à nous là et quand nous sommes.

Les trois protagonistes tiennent le film de bout en bout, grâce à leur écriture subtile, mais aussi évidemment parce qu’elles sont incarnées par des actrices à l’immense talent, qui savent parfaitement construire la complexité de leurs personnages dans leur jeu. L’ambition derrière la fraîcheur chez Emma Stone, la fragilité derrière la force chez Rachel Weisz, la profondeur des sentiments derrière la superficialité chez Olivia Colman – même si l’on ne saurait les réduire à seulement deux dimensions chacune. Le triangle qu’elles forment peu à peu, plus complexe qu’il n’y paraît, nous emmène danser à la Cour de la Reine Anne.

Un récit captivant de faux-semblants, de luttes politiques et amoureuses dont on ne sait plus lesquelles sont motivées par les autres, conte de beauté mais aussi de monstruosité, La Favorite est un film superbe et sans aucun doute un des meilleurs actuellement en salle.

9

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