Cinéma

Uncut Gems : les frères Safdie et Adam Sandler, un joyaux cocktail

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Howard Ratner, bijoutier new-yorkais en instance de divorce, reçoit un jour dans sa boutique le basketteur Kevin Garnett. Au lieu se contenter du contenu des vitrines, le sportif tombe sous le charme d’une pierre précieuse récemment dénichée par Howard, et dont la vente aux enchères à venir doit lui permettre de rembourser ses dettes à un créancier impatient et de plus en plus violent. Sous la pression de Garnett, souhaitant faire de la pierre son porte-bonheur pour son match du soir, Howard accepte de la lui prêter pour 24h…

Il faut le reconnaître, Uncut Gems est un film superbement épuisant. Superbe dans sa maîtrise, épuisant dans sa forme. Il semblerait que pas une seule ligne de dialogue ne soit prononcée sans qu’elle se superpose à une autre ; disputes, hurlements, insultes, chaque instant est noyé dans un flot verbal intense et oppressant, à l’image du rythme du film qui ne laisse aucun répit, ni à son personnage, ni à ses spectateurs. Et non content d’accabler sans pitié nos oreilles et notre cerveau par ce flux d’information constant et épais, Uncut Gems saisit aussi aux tripes : des images un peu crades et une caméra toujours en mouvement, un personnage principal paradoxalement détestable et fascinant, et surtout un récit au rythme exténuant.  Car si l’on sait bien, dès l’instant où Howard remet la pierre à Garnett, que rien ne va se passer comme prévu, le scénario quasi-sadique des frères Safide sait perfidement doser les faux espoirs et les fausses craintes, de façon à toujours nous tenir en haleine.

Tout en construisant une intrigue hautement improbable et relevant de la prouesse scénaristique, presque entièrement construite sur des retournements de situation et marquée par la fatalité, les frères Safide parviennent pourtant à capter quelque chose du réel. En partie parce que des personnalités y jouent leur propre rôle, Garnett et The Weekend, suggérant que l’action se déroule dans notre réalité (avec beaucoup d’humour et d’auto-dérision, certes : l’un est un superstitieux quasi fétichiste, l’autre un séducteur imbu de lui-même) ; mais surtout dans la façon de mêler une analyse sociologique et psychologique à leur intrigue, de plonger au cœur d’un milieu et de ses figures. Le nom de Scorsese au générique en tant que coproducteur n’est pas un hasard. Il y a quelque chose des Affranchis ou de Casino dans cette peinture sauvage d’une frange de la faune new-yorkaise où les bijoutiers juifs remplacent la mafia italienne. Il y a cette caméra qui suit son personnage d’une pièce à l’autre, à travers ses négociations, ses affrontements verbaux, ses manigances foireuses, mais aussi sa vie de couple et de famille avec tout ce qu’elles ont de défaillantes. On croit aussi retrouver Scorsese dans l’agressivité et la violence latente qui surgit inopinément, dans les dialogues secs et sanguins, dans des habitudes, des vices et des psychologies si particulières. Adam Sandler, dans un style complètement différent de celui de De Niro, incarne pourtant avec un dévouement comparable son personnage qui, bien qu’antipathique au plus haut point, parvient grâce à la performance de son interprète à susciter chez nous une part d’attachement.

Uncut Gems évoque aussi les films sur l’addiction au jeu comme Le Flambeur, de Karel Reisz, où James Caan incarne un parieur invétéré et incorrigible. Tout comme lui, Howard est entièrement contrôlé par sa nature, incapable de changer, condamné à s’enfoncer toujours plus loin dans le cercle vicieux qu’il génère lui-même et dont il prend soin de se renfermer à chaque fois qu’une opportunité d’en sortir se présente.

La comparaison est facile, mais le film est véritablement à l’image de la pierre précieuse qui lui donne son titre. Pas parce qu’il serait un « bijou » ou un « joyau » cinématographique, une perle rare qui tiendrait du jamais vu ; mais parce qu’il est comme ce caillou mal dégrossi qui recèle derrières ses apparences rugueuses une beauté et une richesse insoupçonnées, au cœur duquel la caméra plonge en introduction du film. De la même manière, les frères Safdie parviennent à trouver derrière la laideur et le caractère repoussant de Howard une beauté inattendue.

Uncut Gems, de Benny et Josh Safdie. Avec Adam Sandler, Julia Fox, Idina Menzel, Lakeith Stanfield. Disponible sur Netflix le 31/01/2020.

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