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Portrait de la jeune fille en feu – Le choix de la poétesse

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En cette semaine particulièrement dédiée à l’égalité des sexes, il paraissait capital d’aborder un film dont le cœur bat avec et pour les femmes. Ce Portrait de la jeune fille en feu, après avoir embrasé le Festival de Cannes en 2019 et s’être vu récompensé d’un maigre prix du scénario, ne connut hélas en salles qu’un succès très relatif. Pire encore, durant la cérémonie des César, il semblait avoir été sciemment ignoré, l’académie ayant préféré célébrer des figures bien plus polémiques. Et pourtant, ce film délicat et gracieux, disponible sur Ciné +, mérite toutes les louanges qu’il aurait pu recevoir. 

À la fin du XVIIIème siècle, une artiste peintre est engagée par la mère d’une certaine Héloïse pour faire son portrait, à l’occasion de son futur mariage qu’elle n’a pas choisi. S’ensuivra l’histoire d’un amour évidemment impossible, interdit, et avec elle de multiples regards : sur le désir naissant, le souvenir des amours perdues, la réalité corsetée des femmes d’une époque.

On fait souvent de ce Portrait l’étendard du film féministe, et à raison. Il est d’abord à noter qu’en plus du casting entièrement féminin, l’équipe du film est elle-même composée majoritairement de femmes. L’occasion de rappeler et d’entériner, une bonne fois pour toutes, que s’il était plus rare de voir du grand cinéma provenant de femmes, c’est parce qu’il ne leur était pas donné la chance d’en faire, tout simplement. L’aspect féministe de l’ouvrage se retrouve également dans les thèmes abordés. En dehors de l’amour lesbien, représenté sans stéréotypes ou voyeurisme, le film aborde en filigrane des sujets graves, du mariage forcé à l’avortement, en passant par la répression des désirs interdits. Dans un film où la question du regard est si capitale, il est donc important de souligner qu’il s’agit ici d’un regard féminin. Les actrices sont filmées amoureusement peut-être, mais jamais objectifiées ou sexualisées à outrance.  L’image ne découpe pas les femmes en morceaux pour les donner en pâture au regard du spectateur, Sciamma choisissant au contraire de se rapprocher des visages en s’éloignant des corps. Ces questions de male ou de female gaze, aujourd’hui souvent reprises et parfois de manière artificielle, restent néanmoins pertinentes, notamment en présence d’œuvres dont le regard est si singulier.

La mise en scène vise toujours la grâce et l’élégance. Il suffit de prêter attention à la composition de certains plans, aux mouvements de caméra savamment composés, aux lumières docilement organisées, pour se rendre compte du travail d’orfèvre de Céline Sciamma. Et le rythme accompagnant cette mise en scène est, lui aussi, pour le moins délicat : les mouvements sont pour la plupart lents et les cadres souvent statiques. Le film s’accoutume au rythme du désir naissant dans une société qui ne le permet pas, et veut emporter le spectateur sans le prendre brusquement, de la même manière que les personnages s’enlacent avec tendresse. Il en résulte alors un film plutôt exigeant, qui ne saurait s’offrir au premier venu et demande de se mettre à l’écoute de ces sentiments qui émergent doucement.

L’ambiance sonore est par ailleurs subtilement gérée. L’absence totale de musique pendant la quasi-totalité du film est doublement marquante. D’abord, parce qu’elle permet de mettre l’accent sur les bruitages, la recréation d’une époque à travers les détails : le crépitement du feu, le fracas des vagues, le froissement des étoffes, toujours des impressions sonores bien choisies et mises en valeur. D’autre part, ce choix renforce justement les rares apparitions de la musique, d’autant plus fortes. On se souviendra notamment d’une scène pour le moins incandescente, bercée par des chœurs soudains. Une image dérangée par les braises, une robe qui s’embrase, des regards qui s’allument : rien qui ne soit plus simple, rien qui ne soit plus beau.

Et puis comment parler de ce Portrait sans évoquer les deux interprètes qui l’animent ? Noémie Merlant et Adèle Haenel sont tour à tour attachantes, émouvantes, incandescentes. Chacun de leurs gestes, de leurs regards, témoigne de leur engagement et du souci de l’interprétation juste. Elles sont à la fois le cœur battant et le corps vibrant du film, dont la scène finale pourra convaincre aisément les réfractaires de l’immense talent d’Adèle Haenel en particulier.

On reprocha au film de Sciamma son aspect quelque peu corseté. Or il n’y a rien de moins corseté que cet émouvant portrait qui petit à petit se libère, s’embrase.  Le film entier est le récit d’une émancipation, celle du regard que ces femmes posent sur elles-mêmes et sur le monde autour. Certainement pudique et gracieux, ce Portrait ne cède pas à la représentation facile de la passion à grands renforts de violons larmoyants et de grosses ficelles. Il vise au contraire quelque chose de plus intime, un regard simple, sans lyrisme déplacé, et pourtant éminemment poétique. Comme Orphée, la cinéaste fait le choix de la poétesse et non de l’amoureuse, en préférant filmer le souvenir d’un amour condamné et perdu en lieu et place de la passion vibrante. À travers l’art, la peinture, et a fortiori le cinéma, Sciamma recompose sur l’écran les impressions, les sons et les images de cet amour d’autrefois, à la manière de son personnage rappelé à son passé dès la première scène du film.

Le choix de la poétesse, c’est bien-là toute la singularité de ce très beau film, qui ne se contente pas de conter une énième romance d’époque mais accompagne son récit d’un discours rare sur le souvenir des amours d’autrefois reconquis par la poésie. Mais finalement, plus encore que le discours qui passionne, c’est avant tout l’émotion qui nous prend et ne saurait nous lâcher, le parfait mariage du cerveau et du cœur.

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