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Les Sept de Chicago : l’Amérique insurgée

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“The whole world is watching”. Ce refrain, scandé par les militants anti-guerres du Vietnam au cours des manifestations qui ont secoué les Etats-Unis à la fin des années 60, témoigne de la portée internationale des tourments qui déchirent l’Amérique. Ainsi, à l’aube d’une élection présidentielle qui promet d’être historique, le devoir de mémoire à propos de pans peu reluisants de l’histoire américaine se doit d’être travaillé. Et qui de mieux que l’un des scénaristes les plus talentueux de sa génération pour relever ce défi ? Aaron Sorkin prend ici la caméra pour nous relater le mythique procès des Chicago Seven. 

Fin août 1968. Chicago, Illinois. La convention démocrate se tient dans l’optique de choisir le candidat qui représentera le parti lors des élections présidentielles de novembre. C’était sans compter sur la détermination d’une jeunesse désabusée. Cette génération a le sentiment d’être sacrifiée, d’être contrainte à se battre pour une cause qui n’est pas la sienne. Abandonnée par un parti démocrate qui renie ses idéaux, elle se met alors en route pour la Windy City pour faire entendre sa voix. Mais les manifestations, initialement pacifiques, vont virer à l’émeute, notamment en raison de la forte répression policière qui s’organise partout en ville. Sept hommes, organisateurs de la manifestation, seront désignés responsables et poursuivis en justice. Un huitième se retrouve embarqué dans un procès qui marquera l’histoire du pays. Voilà ce qu’Aaron Sorkin a décidé de nous conter.

Un tel film, même s’il a été écrit il y a plus de dix ans, a pourtant aujourd’hui une saveur particulière. Sorti sur la plateforme de streaming numéro 1, alors qu’il était prévu pour les salles obscures, ce long métrage voit sa portée décuplée par sa ressemblance avec l’Amérique d’aujourd’hui. Année marquée par les exactions policières et l’explosion de la violence outre-Atlantique mais aussi en France, comme évoqué par David Dufresne dans Un pays qui se tient sage (documentaire actuellement en salle), 2020 fait écho à 1968 et Sorkin l’a bien compris. On retrouve dans le scénario toute la verve engagée qui caractérise l’écriture du scénariste oscarisée, déjà auteur du grandiose The Social Network. La force d’une telle plume réside dans la justesse des dialogues, toujours plausibles et au service de l’histoire, sans jamais devenir pompeux ou prévisibles. D’autant plus quand ils sont déclamés par une distribution de très haute qualité, avec un Sacha Baron Cohen étincelant qui fait mouche à chacune de ses répliques, un Joseph Gordon-Levitt toujours parfaitement juste et un Yahya Abdul-Mateen II qui donne à son personnage bien plus que l’allure d’un huitième homme.

Toutefois, tout script, aussi excellent soit-il, doit être servi par une réalisation de haut niveau. Et Sorkin, qui ne réalise ici que son deuxième film et préfère d’habitude laisser la caméra à un autre metteur en scène, en est-il capable ? La question se pose, notamment au vu de son premier film Le grand jeu. Verdict : Aaron Sorkin n’est pas le plus grand cinéaste de son époque. Cependant, son style épuré, sans fioriture est un parti pris artistique qui correspond assez bien au genre du film. Un legal drama historique ne doit pas chercher à faire dans l’extravagance et si d’anciens collaborateurs auraient sans doute mieux mis en forme ce scénario, on ne peut pas reprocher à Aaron Sorkin de vouloir se saisir de la caméra et d’être, pour une fois, seul maître de son œuvre. D’autant plus que, si sa mise en scène n’est pas révolutionnaire, le long-métrage regorge tout de même de quelques propositions intéressantes : montage alterné entre le procès et les évènements de l’année précédente, insertion d’images d’archive au cœur des scènes…

Alors, que vous ayez ou non la fibre rebelle, Les Sept de Chicago saura vous plonger dans une période fantasmée de l’Histoire américaine et vous fera découvrir les rouages du système de l’époque, tout en passant un très bon moment devant un film au rythme savamment travaillé. L’idéal d’une société plus juste et plus libre, qui fait battre les cœurs de nos protagonistes, reste incarné, dans l’imaginaire collectif, par cette fin de décennie mouvementée. Et si, malgré ses efforts, Sorkin n’était pas parvenu à la plus parfaite exactitude historique, ce ne serait pas dramatique, puisque dans ces temps troublés, s’identifier à des personnages qui n’ont cessé de lutter pour sortir des cadres établis et dénoncer les injustices outrageantes de leur époque ne fera de mal à personne.

C’est disponible sur Netflix depuis le 16 octobre. Foncez, vous ne le regretterez pas !

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