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Drunk : Une enivrante fureur de vivre

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Thomas Vinterberg signe un film qui rappelle agréablement ses plus grandes réussites. On retrouve une nouvelle fois l’acteur fétiche de Vinterberg, Thomas Bo Larsen, mais aussi Mads Mikkelsen, en tant qu’enseignants dans un lycée Danois. Dans ce nouveau long-métrage, Vinterberg renoue avec un sujet fort, et retrouve l’intensité des films qui ont fait sa renommée. S’il s’en dégage parfois un sentiment étouffant, voire claustrophobique hérité de Festen ou La Chasse, Drunk oscille aussi constamment entre drame et humour. Cette forme hybride confère un aspect unique au film et lui offre une place à part dans la filmographie du réalisateur danois. 

 

 

Un mal sourd ronge le cœur de Martin (Mads Mikkelsen), professeur d’histoire dans un lycée de Copenhague. Il semble en proie à un mal-être existentiel inexplicable et croissant : il enseigne mais il ne parvient plus à transmettre. Ses yeux mélancoliques reflètent les fantômes de son passé et de sa jeunesse perdue. Jeunesse d’ailleurs montrée dans toute son allégresse lors de la première séquence, où l’on suit la course effrénée de jeunes Danois euphoriques et titubant, se livrant à un jeu d’alcool assez spectaculaire. Puis, la scène est interrompue par un cut brutal : « Suis-je devenu barbant ? » demande Martin à sa femme. Ce qui est certain, c’est que Martin a changé. Il est désormais englué dans la monotonie de son existence. Or face à lui et ses confrères eux-aussi égarés, se trouve une jeunesse intrépide et insouciante, agacée par cette apathie systémique, jeunesse qui fut la leur, trente ans plus tôt, et qui aujourd’hui semble les narguer.

 

Mais, spectateurs, réjouissez-vous ! Car nos quatre amis ont fait une découverte qui devrait beaucoup plaire.  Il s’agit peut-être d’une réponse à la mélancolie, aux doutes dont ils sont la proie : l’être humain, depuis l’aube des temps, présente un déficit d’alcool dans le sang. Oui, vous avez bien entendu. De 0,5 gramme pour être précis. Telle est la thèse d’un psychologue norvégien dont les travaux ont attiré l’attention Peter, collègue de Martin (un certain Finn Skarderud, pour les férus de psychologie scandinave). Très vite, le professeur d’histoire et ses quatre collègues mettent en pratique la théorie et testent les effets de l’alcool sur leurs relations tant professionnelles que personnelles. Et les résultats semblent de prime abord assez concluants. Cela n’a finalement pas grand-chose d’étonnant lorsque l’on sait, comme le rappelle un Mads Mikkelsen un peu éthylé lors de l’un de ses cours d’histoire expérimentaux, qu’Ernest Hemingway trouvait toujours l’inspiration au fond d’un verre, ou que Churchill, un des principaux artisans de la défaite de l’Allemagne nazie, était un ardent consommateur de whisky.

 

Mais alors, faut-il que nous nous ruions tous dans le bar le plus proche afin d’entamer cette thérapie salvatrice bien qu’équivoque ? Malheureusement, ce n’est pas le propos du film de Thomas Vinterberg. Si le film peut paraître être une forme de célébration de l’ivresse, il n’en occulte pas les travers. Le film est d’abord le récit d’une reconquête, celle d’une joie de vivre perdue. Il est aussi évidemment davantage qu’une prise de position sur la consommation d’alcool. On peut y voir un subtil pied-de-nez à l’orthodoxie contemporaine. Il s’en dégage une certaine fraîcheur, que l’on saurait trouver agréable à l’heure où les discours sont tantôt aseptisés et hypocrites, tantôt ultra-violents. Vinterberg observe une pratique devenue généralisée, au sein même des plus hautes instances du pouvoir comme en s’en aperçoit dans une séquence hilarante; il dépeint sans détour inutile des hommes un peu perdus qui veulent retrouver une forme d’insouciance, se libérer, oublier un temps leur condition d’adultes-modèles, vecteurs désignés du puritanisme contemporain. Car oui, si le film peut être drôle et léger par moments, du moins davantage qu’un film Vinterbergien traditionnel tel que Submarino, il n’en reste pas moins le reflet acerbe d’une société aliénée par le travail et son mode de vie.

 

Il n’en demeure pas moins que ce film tranche avec le caractère brutal, presque cruel des précédents films de Vinterberg. Ici, la caméra suit, observatrice, l’expérience fougueuse de nos quatre amis sans jamais s’imposer. La mise en scène, assez minimaliste, fidèle aux préceptes du Dogme 95, mais millimétrée, est portée par la performance de Mads Mikkelsen, mais aussi des trois autres acteurs, tous aussi déconcertants, notamment grâce à leur capacité singulière à transmettre un fleuve d’émotions en un regard. On peut voir dans cette œuvre un bel éloge de l’amitié, où s’entremêlent humour et drame. Et la chute, rayonnante, pousserait même le spectateur le plus réfractaire à danser avec les personnages.

 

Courez donc vite dans les salles obscures pour découvrir ce périple aussi singulier, que tragique, et lumineux !

 

 

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